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Wikipedia : hiérarchie et démocratie

jeudi 11 octobre 2007, par Sylvain Firer-Blaess

Des structures complexes : hiérarchie punitive et juridicisation des conflits. [1]

Larry Sanger l’avait bien fait remarquer, le modèle qu’il appelait « anarchiste », dans le sens d’une absence totale de structure de contrôle et de répression, confrontait Wikipédia à de graves dysfonctionnements depuis que sa communauté s’était grandement élargie, hétérogénéisée, et ouverte à d’inévitables éléments perturbateurs. Ainsi la communauté mit en place, après le départ de Sanger, des systèmes de défense à structure hiérarchique, permettant d’une part la répression de ces éléments perturbateurs, et d’autre part la régulation des conflits d’édition.

La première réponse est la mise en place d’un statut spécial d’utilisateur appelé « administrateur » (« administrator », « system operator », ou « sysop »). L’accès à ce statut spécial est soumis à des règles rappelant la démocratie directe : pour devenir administrateur, un utilisateur doit faire sa présentation et poser sa candidature sur une page dédiée. La communauté décide alors par un vote ouvert à tous si l’utilisateur est digne de devenir administrateur [2], le critère étant l’intensité de l’implication dans le projet (nombre de modifications faites aux articles, qualité de celles-ci...). Après le vote effectué (il dure environ une à deux semaines), le candidat est soit remercié, soit mis en possession de ses nouveaux pouvoirs juridiques et technologiques. Il existe à l’heure où j’écris 1347 administrateurs dans la Wikipédia anglophone [3].

Les administrateurs ont pour rôle principal de réprimer les auteurs de vandalisme et les personnes ne respectant par les règles, qu’ils auront détectés par eux-mêmes ou (plus souvent) par délation. Ils disposent pour réprimer d’une « arme » informatique appelée le « blocage » (« block »). Le blocage est une action permettant à l’administrateur d’empêcher un utilisateur d’éditer les pages de la Wikipédia. Le blocage doit être limité dans le temps. Si le vandale continue ses méfaits après avoir été débloqué, la communauté (c’est à dire, concrètement, toute personne ou groupe de personne fatiguée des actions du vandale) peut décider de mettre en place une procédure de « bannissement » (« ban »). Si le bannissement est accepté par la communauté (par consensus ou par vote), le vandale est bloqué pour un temps illimité. Le bannissement est une action grave et rare. Le bannissement peut aussi être décidé par d’autres organes, tel que le Comité d’ Arbitrage (que nous décrirons plus tard) ou encore, plus rarement, la Fondation wikimedia ou le « gentil dictateur » Jimbo Wales [4]

On assiste dans Wikipédia à une séparation entre surveillance et punition. La surveillance est exprimée par les mécanismes hyperpanoptiques, tandis que la répression va être, elle, mise en place par une « hiérarchie », l’instauration d’une différence de pouvoir entre d’une part la plupart des wikipediens, d’autre part quelques autres. Éviter de placer l’action de punition dans un modèle hyperpanoptique peut sembler assez sage : donner le pouvoir à tous de se « bloquer » les uns les autres aurait sûrement transformé Wikipédia en un immense champ de bataille. On assiste donc à une première « reconcentration » du pouvoir en faveur des administrateurs. Mais ce pouvoir donné est mise sous étroite surveillance de par les mêmes mécanismes hyperpanoptiques décrits plus haut : les wikipédiens ont accès à l’historique des actions des administrateurs, et peuvent s’ils le pensent nécessaire mettre en place une procédure d’impeachment à l’encontre de l’administrateur ; ce qui arrive néanmoins assez rarement.
Les wikipediens ont aussi, par la suite, décidé d’atomiser cette reconcentration du pouvoir, en multipliant les types de postes, chaque poste disposant de pouvoirs qui sont entre eux complémentaires. Ainsi, en plus des administrateurs dont on connaît maintenant les prérogatives, il existe :
- les « bureaucrates », un bureaucrate a le pouvoir de donner le statut d’administrateur et le statut de bureaucrate (un peu comme la reine d’Angleterre nomme le premier ministre après élection) , qui nomme le statut de robot (c’est à dire qu’il active un programme-robot), et qui peut enfin changer le nom d’un utilisateur à la demande de ce dernier. On compte au moment où j’écris 10 bureaucrates actifs dans la Wikipédia anglophone.
- Les « Stewards », qui sont en quelque sorte des bureaucrates internationaux : ils gèrent les statuts de tous les wikipediens disposant de pouvoirs supplémentaires (tous ceux ayant un statut énoncés dans cette liste), sur toutes les langues, et sur tous les projets de la fondation wikimedia (Wikipédia, mais aussi wiktionnary, wikiversity, wikibooks, etc...). Ils servent donc à un niveau « global », les bureaucrates faisant leur travail au niveau « local ». Il existe actuellement 4 stewards.
- Les « développeurs », qui sont les mécaniciens des projets wikimedia : ils développent les logiciels wiki, et font la maintenance des serveurs. Leurs capacités d’actions sont très étendues puisqu’ils peuvent par exemple modifier l’historique des articles ; mais ils n’ont pas le droit de se servir de leur pouvoir sans demande d’une autorité compétente, ou de la décision des wikipediens après un vote. Il existe une quarantaine de développeurs, répartis en différentes spécialités.
- Enfin, Les « vérificateurs d’adresse IP », forment une police spéciale ayant pour but de dénicher les « faux nez » (ou « sock puppet »), c’est à dire les utilisateurs qui utiliseraient plusieurs comptes -donc plusieurs identités -, ce qui est en général interdit. Il n’ont pas l’initiative du processus de vérification, et doivent agir après la demande d’un wikipedien qui soupçonnerait un compte utilisateur d’être un faux nez. Si la vérification montre en effet qu’il y a faux nez, la chose est rendue publique, et de possibles mesures de rétorsion peuvent être décidées par les wikipédiens.

Il a donc été choisi de multiplier et de spécialiser les statuts, afin d’éviter une trop grande concentration des pouvoirs. Notons toutefois que ces statuts sont cumulables, montrant qu’une concentration de fait pourrait se produire. Par exemple, la personne répondant sous le nom d’ Anthere est à la fois administrateur, bureaucrate et stewards ; en fait c’est la présidente de la fondation Wikipédia, le phénomène reste donc rare mais il faudrait que les wikipediens restent vigilant s’ils ne veulent pas que cette séparation des pouvoirs ne devienne qu’une séparation de papier.

Une seconde structure hiérarchique s’est aussi créée, spécialisée dans la résolution des conflits et autres guerres d’éditions. On pourra faire l’analogie d’un pouvoir juridique, dans le sens où une véritable cour de justice s’est développée.

Cette seconde réponse de l’époque « après Sanger » aux troubles wikipédiens concerne donc les conflits d’éditions qui ont dégénéré, et qui sont généralement accompagnés d’incompréhension et d’impolitesses (c’est à dire souvent d’insultes) qui empêchent toute communication efficace et empoisonnent la résolution du conflit. Il s’est alors créée une procédure en deux temps, gérée par deux comités : le « comité de médiation » et le « comité d’arbitrage », qui participent à ce qu’on appelle le « processus de régulation des conflits ». Ce processus s’apparente à la résolution d’un conflit juridique dans la vie réelle, puisqu’elle comporte une phase de négociation à l’amiable, puis une phase de jugement. [5]

Pour se mettre en action, le comité de médiation doit être appelé par une personne partie au conflit. Le comité de médiation décide alors de la légitimité du cas, et décide ou non d’intervenir. L’intervention va consister à tenter de résoudre le problème à l’amiable, en étudiant les griefs des parties au conflit, leurs discussions, et en leur proposant des solutions, qui n’ont pas de caractère obligatoire.

Si cette première étape a échoué, le comité de médiation va renvoyer l’affaire au comité d’arbitrage. Ce dernier ne va pas chercher une résolution à l’amiable du conflit, mais à stopper le conflit. En étudiant les discussions des parties, elle va souvent dégager les fautes des personnes (non respect d’une règle, comme l’impolitesse, etc....) et va rendre un jugement, qui peut comporter des mesures coercitives, comme l’interdiction pour une personne de s’occuper d’un article ou d’un groupement d’articles (par exemple sur la politique). Ces mesures peuvent aller jusqu’à l’adoption d’une décision de bannissement.
Toute décision d’un comité fait l’objet d’une sorte d’avis rendu, sous une forme pseudo-juridique. En voici un exemple, rendu par le comité d’arbitrage de la wikipedia francophone. Il concerne un utilisateur ayant causé des problèmes dans les articles sur les deux principaux candidats aux actuelles élections présidentielles françaises :

« Arbitrage Manchot-Zzérome
Considérant :
- Que Zzerome a utilisé, notamment sur Ségolène Royal et sur Nicolas Sarkozy, des méthodes, notamment d’effacement de texte systématique, qui ne sont pas admissibles dans Wikipédia et qui étaient sans proportion avec le fait que Zzerome avait parfois raison sur le fond ;
- Que de multiples rappels faits par des contributeurs tiers au litige n’ont pu ramener Zzerome à de meilleures disposition ;

Le Car [comité d’arbitrage] :
1. Rappelle à Zzerome que Wikipédia est un projet encyclopédique collaboratif. Il lui est donc vivement conseillé de lire ou relire les règles de savoir-vivre de Wikipédia, notamment Wikipédia:Ne pas adopter une attitude agressive, Wikipédia:Esprit de non-violence ;
2. Interdit à Zzerome de contribuer sur Ségolène Royal et sur Nicolas Sarkozy autrement que sur la page de discussion ou pour maximum une modification par 24 heures pendant une période de probation définie au point 3 ;
3. Impose à Zzerome une période de probation qui durera le temps qu’il fasse 400 contributions d’intérêt général (avec un maximum de 8 mois à dater de la décision du CAr). Par contribution d’intérêt général, on entend catégorisation précise, wikification, révocation de vandalisme, ainsi que toute autre modification pertinente sur des articles autres que Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, le tout applicable à partir de la première re-contribution de Zzerome ;
4. Demande aux administrateurs d’assurer le respect de cette décision, et autorise les administrateurs à bloquer Zzerome (ou tout faux-nez ou nouveau pseudonyme de ce contributeur) sans préavis en cas de non respect de cette décision.
(Wp : DSR) »

Le style, la forme, se rapprochent beaucoup, comme on peut le voir, des décisions juridiques, par exemple le fait de faire une liste des considérations, puis une liste des décisions. On peut l’analyser comme une volonté pour le comité d’arbitrage d’imposer son autorité de par 1. La volonté de statuer sérieusement, pour se légitimer, et 2. Prendre des décisions ayant la symbolique des décisions de cour de justice, afin d’en tirer une légitimité.

Wikipédia contient donc deux sortes de structures disciplinaires : une auto-organisation hyperpanoptique, et une structure hiérarchique de punition et de résolution des conflits. Nous tenons à le rappeler, la structure hiérarchique de Wikipédia n’a que peu d’importance par rapport à la structure hyperpanoptique auto-organisée. En effet, la structure hiérarchique ne concerne que la punition, une petite part de la surveillance (vérification d’IP), et la résolution des conflits d’éditions. L’hyperpanoptique auto-organisé se charge lui de la surveillance globale, de la production de contenu, c’est à dire des éditions, et de la production de normes. Comparée aux trente-cinq mille éditions faites chaque jour sur la Wikipédia francophone, le système hiérarchique a un rôle clairement minoritaire : on a compté, entre mars 2006 et mars 2007, 75 demandes de jugement par le comité d’arbitrage, donc 49 ont été acceptées. La police Wikipédia est, elle, plus active : on compte environ une dizaine de blocages par jour, qui sont à comparer aux dizaines de milliers de personnes éditant chaque jour.

A côté de cette dichotomie auto-organisation/hiérarchie, nous voudrions, pour terminer, préciser les modes de décisions. Les deux types de structures répondent à la notion de démocratie, c’est à dire de pouvoir du peuple. Tandis que l’auto-organisation hyperpanoptique peut être considéré comme un mécanisme de démocratie directe, le mécanisme de hiérarchie répond lui à un mécanisme de démocratie représentative.
On considérera la démocratie directe comme la démocratie d’Athènes : tout le monde2 débat, tout le monde vote et prend les décisions de façon collective. La démocratie représentative émerge quand l’on ne peut pas, ou qu’on ne veut pas, faire appel à tous les citoyens pour prendre une décision ; ces derniers seront alors représentés par des représentants qu’ils éliront, et qui prendront les décisions à leur place

1. démocratie directe

C’est celle qui correspond à l’auto-organisation hyperpanoptique. Les décisions se prennent alors collectivement, l’ensemble des wikipédiens ne va pas forcément se motiver pour tous voter, mais ceux qui seront intéressés par la décision pourront le faire. Dans cette démocratie directe, on a deux modes de décisions : le consensus et le vote ouvert.
La Wikipédia d’aujourd’hui conserve pour l’édition de ses articles ce qui a fait son succès, c’est à dire le consensus. On peut différencier deux modes de consensus : d’une part un consensus « passif », pour les éditions et modifications d’articles sur lesquels personne n’a rien à redire ; et d’autre part un consensus « actif », sur ceux qui font débat, les différents éditeurs en conflit devant trouver une solution en débattant sur la page de discussion attachée à l’article.

Dans les faits, le consensus a parfois du mal à se former, et les éditeurs en conflit vont à tour de rôle modifier l’article pour éditer leur version. Ce phénomène s’appelle dans le jargon wikipédien une « guerre d’édition » (« Edit War »). Il apparaît que ces guerres peuvent durer plus ou moins longtemps, mais qu’elles se résolvent presque toujours d’elles-mêmes, un consensus finissant presque toujours par arriver. Néanmoins, afin de limiter ces guerres qui peuvent facilement échauffer les esprits, la communauté anglophone a mis en place une règle de limitation, appelée « règle des trois modifications » (« three reverts rule« , « 3RR »). Elle stipule que chaque utilisateur ne peut faire plus de trois modifications sur un même article dans une même journée.

Cette méthode de consensus et de discussion est possible car la prise de décision n’est jamais réellement urgente, il n’y a en effet pas de dates limites pour la finalisation d’un article ; de plus la discussion, éditée sous la forme d’une page web que l’on peut lire et modifier quand l’on veut, évite le besoin de trouver une décision dans un temps limité, comme c’est le cas d’une réunion dans la « vraie vie ».

La deuxième méthode de décision est le vote ouvert, ou suffrage universel direct et ouvert, qui va s’utiliser tant en démocratie participative que représentative. Pour ce qui est de la première, on va utiliser ce mode pour :
- La résolution d’un conflit d’édition -bien que dans les fait je n’aie pas eu l’occasion d’en voir, on privilégie normalement la résolution par la discussion, puis il semble qu’on passe directement au judiciaire si ça ne marche pas-.
- Décider de la légitimité d’un article dans la Wikipédia, bref s’il répond aux normes que s’est donnée cette dernière en matière de normes encyclopédiques. Si un article n’est pas considéré par un utilisateur comme ayant un caractère encyclopédique, ce dernier pourra ajouter un lien dans une page wiki « Pages à Supprimer » prévue à cet effet. Un vote ouvert décidera du sort de l’article. Tel par exemple a été le cas pour l’article « Bravitude » concernant l’accident néologismique de la candidate socialiste, où il a été décidé qu’il ne serait pas conservé.
- Pour décider de mettre en place une nouvelle règle, ou encore pour élire une personne à laquelle on aura conféré certains pouvoirs, ce qui nous amènera à la démocratie représentative. Le vote est ouvert car tout un chacun est autorisé à prendre part au vote. Ces votes sont souvent classés par catégorie afin de les retrouver aisément, il existe par exemple une page « Réforme des Pages à Supprimer », ou encore la célèbre page « nomination des administrateurs ». On retrouve souvent le nom d’habitués dans les votes, qui font partie du « cœur » de la communauté, on trouve aussi des personnes qui ne vont voter que sur un seul sujet, par intérêt ou par hasard.

2. Démocratie représentative

La démocratie représentative commence donc par l’élection au suffrage universel direct des représentants des wikipédiens pour des missions précises. Les représentants sont d’une part la police wikipedienne (administrateurs, bureaucrates...) qui prendront les décisions de punitions, et d’autre part les « magistrats », qui constitueront le comité de médiation et le comité d’arbitrage, trancheront les guerres d’éditions, et prendront aussi des mesures de punition.

Si les décisions policières sont individuelles (tout en restant contrôlées), les décisions des deux collèges juridiques se feront soit par un consensus soit par un vote, qu’on appellera consensus ou vote fermé. En effet, seuls les élus ont le droit de prendre des décisions concernant leurs prérogatives, en toute indépendance.

Une dernière méthode de décision se trouve en dehors de la démocratie. En effet, Wikipédia est aussi, par certains côtés, une dictature. L’article de présentation de Wikipédia explicite lui-même cet état de fait (Wp:Wp). Cette dictature n’est aujourd’hui pas effective, mais pourrait l’être par le mode de décision qu’on appellera décision unilatérale. Jimmy Wales, appelé sur Wikipédia le « gentil dictateur » (« benevolent dictator »), peut prendre des décisions sur la wikipedia anglophone qui ne peuvent être discutées. Cela a été le cas dans la période de troubles suivant les « invasions barbares », notamment en ce qui concerne la mise en place de règles ou le bannissement d’un utilisateur. Mais aujourd’hui Wales tient à laisser une liberté maximum à la communauté de Wikipédia et n’utilise plus ce pouvoir. Il se voit comme une « reine d’Angleterre », sorte de garde fou si les choses tournaient mal. Ses décisions se sont toujours faites à la demande de personnes appartenant à la communauté.

Pour conclure, je terminerai sur le problème de l’accumulation du pouvoir. Nous avons vu que le fonctionnement de wikipédia marchait quasiment sans hiérarchie, néanmoins des hiérarchies informelles pourraient se créer, en fonction, d’abord, des postes spéciaux - police ou magistrature- qui donnent plus de pouvoir, mais aussi plus généralement en fonction du nombre de temps passé, du nombre de modifications faites, de leurs qualité, bref de la prestance gagné par les wikipédiens, et qui pourraient ainsi reconcentrer le pouvoir à leur avantage. Selon Robert Michels, toute organisation a tendance à sécréter une élite oligarchique. C’est ce qu’il a appelé la loi d’airain de l’oligarchie, pour souligner son côté universel.
Si la wikipédia ne peut éviter des différentiels de pouvoir entre, par exemple, des wikipédiens plus anciens et des nouveaux, un mécanisme me fait penser qu’elle évite peut être cette loi d’airain. Larry Sanger décrivait, lors des « invasions barbares », les départs déchirants de vieux wikipédiens qui expliquaient qu’ils partaient parce que les nouveaux venus ne les respectaient pas assez. Il semble en fait que ces départs n’aient jamais cessé, et que régulièrement, des vagues de vieux wikipédiens claquent la porte, fâchés. Ils disent souvent qu’ils sont fatigués, que les conflits successifs les ennuient et qu’ils en ont assez de voir leurs éditions ou leurs jugements remis en cause par de jeunes wikipédiens. La société wikipédienne semble consciente de ce phénomène, souvent pour en regretter les départs, mais n’a sûrement pas vu l’une de ses conséquences. Ces « départs de vieux » en effet, éviterait à mon avis (mais ceci reste à creuser) qu’une oligarchie basée sur la longévité, le nombre d’éditions, les pouvoirs3 ne se forme. On pourrait dire alors que les tentatives oligarchiques s’usent par l’égalitarisme ambiant de la Wikipédia, et qu’une forte concentration du pouvoir se redissout d’elle même par le départ de ceux qui en ont accaparé une partie. La formation d’une oligarchie bute ainsi contre le manque de « respect » des nouveaux venus face aux ainés. Ce « turn-over » régulier va ainsi empêcher la cristallisation du pouvoir dans une oligarchie

Conclusion

Nous en avons fini avec l’étude de l’organisation de Wikipédia. Wikipédia est née de parents universitaires, et a accueillie dans ses premiers mois des universitaires. Elle s’est popularisée dans la souffrance mais n’a jamais trahi ses principes égalitariens et auto-organisationnels, et elle en a gagné un dynamisme et une renommée salutaire. Les personnes qui la composent forment un réseau interactionnel, une société ouverte, où la hiérarchie est inexistante et où, tous se surveillant tous, le pouvoir a été atomisé et dissous. L’auto-organisation créée est extrêmement dynamique, elle permet la transcendance des hommes par la puissance de la création, l’excitation d’une créativité libérée par l’absence de hiérarchie. Cette création est formalisée par des normes décidées par tous, qui s’impose aux nouveaux entrant par un processus de subjectivation. Enfin, l’auto-organisation hyperpanoptique est consolidée par des structures hiérarchiques, qui servent à juger et à punir ; et le tout reste fait démocratiquement, pour la société wikipédienne, par la société wikipédienne.

Aujourd’hui Wikipédia se trouve concurrencée par un nouveau projet encyclopédique en ligne créé par Larry Sanger : Citizendium. Citizendium, ouvert en novembre 2006, reprend la forme du wiki et la méthode collaborative qui a fait le succès de wikipédia ; mais elle refuse l’égalitarisme de cette dernière en divisant les utilisateurs en deux « castes ». Afin d’être considérée comme plus sérieuse que wikipédia, de gagner en légitimité, Citizendium va en effet séparer les « experts » des profanes : toute personne de bonne volonté pourra devenir un « auteur », utilisateur lambda, qui pourra créer et éditer des articles. Les personnes expertes dans un sujet donné -par exemple ayant obtenu un doctorat et/ou ayant publié une série d’articles universitaires- se verront elles accordées le statut d’ « éditeur », et disposeront de pouvoirs supplémentaires, notamment celui d’avoir le dernier mot sur tout débat concernant un article. Citizendium se veut aussi plus stricte que sa grande soeur wikipédia, ainsi les règles ne seront pas établies par tous mais par un « bureau consultatif » nommé par le rédacteur en chef Larry Sanger, et une politique de « tolérance zéro » sera mise en place à l’encontre de ceux qui contreviendraient aux règles. Larry Sanger semble ainsi vouloir réparer les erreurs qu’il pense avoir connu avec Wikipédia, en la concurrençant par un nouveau projet dont il est cette fois le chef incontesté. Deux projets, ayant le même but, mais des structures de pouvoir différentes, entrent ainsi en compétition. Il va être très intéressant de voir qui, de Wikipédia, égalitariste et libérale, et de Citizendium, hiérarchique et plus « sérieuse », offrira la meilleure encyclopédie libre.


 

Bibliographie générale

Barou Jean-Pierre, Perrot Michelle, Foucault Michel, Jeremy Bentham et Le Panoptique. Précédé de L'Oeil du pouvoir, Belfond, 1977

Boltanski Luc, Chiappello Eve, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999

Boltanski Luc, Thévenot Laurent, De la justification, Gallimard, 1991

Foucault Michel, Surveiller et punir, Gallimard, 1975,

Fraser Nancy, "Michel Foucault : A 'Young Conservative' ?" , Ethics n°96 ,October 1985, p. 165-184

Lévy Pierre, L'intelligence collective , La découverte / Poche, 1997

Potte-Bonneville Matthieu, Michel Foucault, l'inquiétude de l'histoire, PUF, 2004

Sanger Larry, "The Early History of Wikipédia and Nupedia : a Memoir", Slashdot, 2005,

http://features.slashdot.org/article.pl?sid=05/04/18/164213&tid=95

Viegas, Wattenberg, Dave, Studying Patterns of Cooperation and Conflict with History Flow Visualizations

http://alumni.media.mit.edu/ fviegas/papers/history_flow.pdf

Pages Web :

-WP:DSR page de discussion Ségolène Royal

WP:NdPV neutralité de point de vue

http://fr.wikipedia.org/wiki/WP:NdPV

Wp:WWIN What Wikipédia is not

http://en.Wikipédia.org/wiki/WP:NOT

Wp:WpWikipédia

http://fr.Wikipédia.org/wiki/Wikipédia

Wp : WPA accueil du portail communautaire

http://fr.Wikipédia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Accueil



[1Cet article est le dernier d’une série de quatre publiés par l’auteur sur Wikipedia. Paru au cours de l’été 2007, l’article a été remanié en octobre de la même année pour corriger plusieurs erreurs factuelles portant sur les mécanismes de régulation interne propres à cette encyclopédie (NDLR)

Lire aussi :

- Wikipedia : présentation et histoire
- Wikipedia : entre communauté et réseau
- Wikipedia, modèle pour une société hyperpanoptique

[2Les règles peuvent différer d’une wikipédia à une autre. Sur la wikipedia francophone, le vote est réservé à ceux qui ont un compte et plus de 50 contributions significatives au jour de la création de la page de vote. Sur la wikipedia anglophone, ce sont tout les contributeurs qui disposent d’un compte qui peuvent donner leur avis.
Je ferai généralement référence à la wikipedia anglophone. Néanmoins, des références à la wikipédia francophone seront parfois faites (ce qui sera alors notifié ) afin d’ illustrer un exemple, ou de chiffrer une information qui n’a pas pu être trouvée sur la wikipedia anglophone.

[4http://en.wikipedia.org/wiki/WP:BAN... Je ferai généralement référence à la wikipedia anglophone, parfois à la wikipedia francophone pour illustrer un exemple ou chiffrer une information qui n’a pas été trouvée sur la wikipedia anglophone.

[5http://en.wikipedia.org/wiki/Wikipe... Le processus diffère sensiblement dans la wikipédia francophone.

Messages

  • Je ne sais pas où vous avez vu que wikipedia est une démocratie : elle dit tout le contraire « wikipedia n’est pas une démocratie », formule souvent rappelée.
    De plus son absence de règles est connue puisque la principale est « ne respectez pas les règles ».
    Et puis les conflits et autres punitions ne sont pas jugés en fonction de règles -ou de lois édictées au préalable- mais selon le jugement de chacun, avec comme principal repère : le consensus. Donc si une majorité s’accorde pour une thèse, contre un seul qui a pourtant raison, celui-ci sera vécu comme un gêneur et exclu ou réduit au silence.
    Et que vaut une démocratie sans lois connues d’avance par tous ?

    Et encore les votes pour obtenir ces fameux consensus :
    1- cela-t-il un sens de voter sur la vérité (en vérité ce que l’on croit ou ce que l’on a envie de voir écrit) et de décider par vote que 2+2 = 5 ou que l’astrologie et l’ufologie sont des sciences ?
    2- et pour les élections : les gens ne se présentent pas avec leurs particularités et qualités, on vote pour des « gentils petits camarades sympas » : cela convient-il à une démocratie de ne pas savoir du tout qui est celui pour qui on vote (ni âge, ni intérêts, ni compétences, ni expérience, hormis un certain passé sur wikipedia)

    Et enfin vous connaissez une démocratie où tout le pouvoir s’exerce hors lois et ne rencontre aucun contre-pouvoir ?

    Larry Sanger a déclaré que cette anarchie avait fini par aboutir à une tyrannie. Et l’ambiance régnante en témoigne.

  • Article très intéressant, et de surcroît plutôt convaincant. Votre analyse politique et juridique est rigoureuse, vos références bibliographiques pertinentes... c’est décidé je garde la référence !

    Peut-être manque-t-il juste dans votre texte une précision sur votre point de vue. Êtes-vous un observateur distant, un rédacteur occasionnel, un membre actif de la communauté, peut-être même exercez-vous une fonction plus « hiérarchique » au sein de la Wikipédia ? Intrigué, je n’ai au cours de ma lecture pas réussi à percer ce mystère, et pourtant un éclaircissement apporterait d’avantage de consistance à votre propos.

    Bien cordialement, et merci !