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Wikipedia, modèle pour une société hyperpanoptique

mercredi 1er août 2007, par Sylvain Firer-Blaess

Lire aussi :

- Wikipedia : présentation et histoire

- Wikipedia : entre communauté et réseau

- Wikipedia : hiérarchie et démocratie

sRégulation et Surveillance : la technologie hyperpanoptique

L'interface wiki permet un travail collaboratif étendu sur un très grand nombre de pages et intégrant un très grand nombre de personnes, et cela sans structure hiérarchique. Le problème principal d'un projet collectif sont les comportements déviants, les actions mettant en cause le(s) but(s) du projet. Pour un projet d'encyclopédie, ces comportements seront par exemple l'ajout d'informations fausses, la suppression de tout ou partie d'un bon article, etc. A cela s'ajoutent les irrégularités de pratiques faites par des personnes de bonne intention, mais qui ne suivent pas ou mal les règles établies. Les actions déviantes ainsi que les entorses à la norme doivent pouvoir être repérées, réparées, et optionnellement réprimées, rapidement et facilement. Une structure de surveillance et de régulation est ainsi obligatoire pour tout type d'organisation où le mal et l'erreur existent, et Wikipédia ne déroge pas à la règle. Pourtant elle ne connaît pas de structure centrale se chargeant de cela.

Pour expliquer cet état de fait singulier, nous avons utilisé un mode d'organisation théorique qui peut être calqué sur l'organisation de Wikipédia. Nous appellerons ce mode d'organisation un hyperpanoptique. Cet idéal type est dérivé des travaux de Michel Foucault sur le panoptisme, et d' un texte de Nancy Fraser, philosophe féministe et post-structuraliste à la New School, qui pose dès les années 80 la question d'une possibilité de radicalisation du modèle panoptique, et de ses conséquences éthiques.

Michel Foucault, dans son ouvrage Surveiller et Punir, présente le projet de prison du philosophe Jeremy Bentham, le panoptique, afin de donner exemple d'une épistémè de la modernité axée sur la quête progressive du contrôle de la population par un nouveau pouvoir disciplinaire.

« Le panopticon de Bentham [..., o]n en connaît le principe : à la périphérie un bâtiment en anneaux ; au centre, une tour ; celle-ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieur de l'anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l'épaisseur du bâtiment ; elles ont deux fenêtres, l'une vers l'intérieur, correspondant aux fenêtres de la tour ; l'autre, donnant sur l'extérieur, permet à la lumière de traverser la cellule de part en part. Il suffit alors de placer un surveillant dans la tour centrale, et dans chaque cellule d'enfermer un fou, un malade, un condamné, un ouvrier ou un écolier. [...]. Le dispositif panoptique aménage des unités spatiales qui permettent de voir sans arrêt et de reconnaître aussitôt1.«  Foucault, 1975, p.201-202).

Ainsi l'architecture facilite la surveillance d'autant plus qu'elle est perçue par les détenus comme omniprésente : le détenu ne sait jamais si le gardien, installé dans la tour centrale, le surveille ou non. Ce mode de contrôle s'applique, pour Foucault, dans toutes structures disciplinantes de la société : prisons, mais aussi casernes, hôpitaux, écoles, usines et manufacture. Si la forme matérielle du panoptique est bien rare (quelques prisons dans le monde sont basées sur panoptique de Bentham mais n'en sont pas des copies conformes), l'esprit est là : volonté de surveillance du plus grand nombre par le plus petit nombre. Cet « esprit » est défini par Foucault comme étant la discipline.

Le panoptisme est en effet ancré dans une technique de pouvoir particulière de la modernité qui est la discipline :

« La 'discipline' ne peut s'identifier ni avec une institution ni avec un appareil ; elle est un type de pouvoir, une modalité pour l'exercer, comportant tout un ensemble d'instruments, de techniques, de procédés, de niveau d'application de cibles ; elle est une 'physique' ou une 'anatomie' du pouvoir, une technologie. [...] On peut donc parler au total de la formation d'une société disciplinaire dans ce mouvement qui va des disciplines fermées, sorte de 'quarantaine' sociale, jusqu'au mécanisme indéfiniment généralisable du 'panoptisme'. » (220)

Le panoptisme serait donc la modalité moderne du type de pouvoir disciplinaire.

« [L]es disciplines sont des techniques pour assurer l'ordonnance des multiplicités humaines.[...] Le propre de la discipline, c'est qu'elles tentent de définir à l'égard des multiplicités une tactique de pouvoir qui réponde à trois critères : rendre l'exercice du pouvoir le moins coûteux possible[...], avec le maximum d'intensité [...] lier enfin cette croissance 'économique' du pouvoir et le rendement des appareils à l'intérieur desquels il s'exerce ; bref faire croître à la fois la docilité et l'utilité de tous les éléments du système » (220)

L'organisation de Wikipédia a à voir avec la discipline dans le sens où elle cherche à assurer « l'ordonnance des multiplicités humaines » dans un but propre, mais elle n'est pas un panoptisme. Tout d'abord, bien sûr, parce qu'il n'y a pas de structure de surveillance transcendant la communauté wikipédienne. Ensuite, parce que le panoptisme ne permet pas à ses assujettis de communiquer ensemble (le détenu est « objet d'une information, jamais sujet dans une communication » p.202). Dans un panoptisme les rapports sont toujours davantage -si ce essentiellement- verticaux et unilatéraux, la tour centrale surveillant et ordonnant à l'assujetti, tandis que dans Wikipédia les rapports interpersonnels sont horizontaux -entre les membres du groupe- et multilatéraux.

Comprendre le panoptisme est intéressant, car il est à la structure médiévale de pouvoir ce que l'hyperpanoptisme sera au panoptisme, c'est à dire une rationalisation des dispositifs disciplinaires :

« Ville pestiférée [une structure médiévale de pouvoir], établissement panoptique, les différences sont importantes. Elles marquent, à un siècle et demi de distance, les transformations du programme disciplinaire. Dans un cas, une situation d'exception : contre un mal extraordinaire, le pouvoir se dresse ; [...] ; il construit pour un temps ce qui est à la fois la contre cité et la cité parfaite [...]. Le panopticon doit au contraire être compris comme un modèle généralisable de fonctionnement ; une manière de définir les rapports du pouvoir avec la vie quotidienne des hommes. « (p.206).

Le panoptisme devient alors un formidable instrument permettant une hausse de productivité qui permettra le processus d'accumulation capitaliste :

« En chacune de ses applications, il permet de perfectionner l'exercice du pouvoir. Et cela de plusieurs manières : parce qu'il peut réduire le nombre de ceux qui l'exercent, tout en multipliant le nombre de ceux sur qui on l'exerce.[...] Parce que, dans ces conditions, sa force est de ne jamais intervenir, de s'exercer spontanément et sans bruit, de constituer un mécanisme dont les effets s'enchaînent les uns aux autres. Le schéma panoptique, sans s'effacer, ni perdre aucune de ses propriétés, est destiné à se diffuser dans le corps social ; il a pour vocation d'y devenir une institution généralisée. La ville pestiférée donnait un modèle disciplinaire exceptionnel [...]. Le panopticon au contraire a un rôle d'amplification ; s'il aménage le pouvoir, s'il veut le rendre plus économique et plus efficace, ce n'est pas pour le pouvoir même, ni pour le salut immédiat d'une société menacée : il s'agit de rendre plus fortes les forces sociales - augmenter la production, développer l'économie, répandre l'instruction, élever le niveau de la morale publique ; faire croître et multiplier.« (p.209).

Le système panoptique permet ainsi une très grande augmentation de la productivité des masses humaines ; l'hyper-panoptique ira dans le même sens, pour transformer un pouvoir efficace mais étouffant (le panoptique) en un pouvoir encore plus efficace, développant grandement le potentiel de créativité et de travail collectif. On passe d'une structure de pouvoir à une autre, comme le pouvoir médiéval, coûteux, encadrant avec une faible productivité les masses, a été dépassé par le pouvoir moderne panoptique.

« Si le décollage économique de l'Occident a commencé avec les procédés qui ont permis l'accumulation du capital, on peut dire, peut être, que les méthodes pour gérer l'accumulation des hommes ont permis un décollage politique par rapport à des formes de pouvoir traditionnelles, rituelles, coûteuses, violentes, et qui bientôt tombées en désuétude, ont été relayées par toute une technologie fine et ajustée de l'assujettissement. De fait les deux processus, accumulation des hommes et accumulation du capital, ne peuvent pas être séparés ; il n'aurait pas été possible de résoudre le problème de l'accumulation des hommes sans la croissance d'un appareil de production capable à la fois de les entretenir et de les utiliser ; inversement les techniques qui rendent utiles la multiplicité cumulative des hommes accélèrent le mouvement d'accumulation du capital. » (222)

L'hyperpanoptique ne sert -en tout cas pour notre sujet-, pas l'accumulation du capital puisque Wikipédia n'a pas pour but le profit et -pire-, il prend des parts de marché aux encyclopédies dirigées par des entreprises à vocation de profit. Ici l'hyperpanoptique aura pour fonction non pas l'accumulation du capital, mais l'accumulation de la connaissance.

Pour résumer, le panoptisme est une technologie de discipline, une structure de pouvoirs impliquant la domination de quelques uns sur les autres, permettant la mise en place du système capitaliste. L'hyperpanoptisme de Wikipédia est une structure de pouvoir sans domination, elle permet l'accumulation du savoir.

Avant de passer à l'explication de ce qu'est l'hyper-panoptisme, je souhaiterai rapprocher l'idée de panoptique avec celle de hiérarchie. Les entreprises, les administrations, toutes les bureaucraties, sont majoritairement caractérisées par une structure pyramidale de hiérarchie. On pourrait appeler cette structure un « panoptime déconcentré » : en effet, nous n'avons pas dans ces cas une grande tour centrale contrôlant les faits et gestes de chacun ; néanmoins l'idée d'un contrôle central est toujours là : toute personne, dans la hiérarchie, va avoir pour mission de surveiller -et de punir ou récompenser- les personnes se trouvant en dessous d'elle dans la pyramide hiérarchique, jusqu'à la base qui elle ne surveille et ne punit personne. Ainsi la tour centrale est décomposée en niveaux de contrôle, telle une série de cercles concentriques qui multiplient et hiérarchisent le pouvoir de surveillance et de punition/récompense.


 

figure a : modèle panoptique

 

figure b : modèle de panoptisme déconcentrée : pyramide hiérarchique.

Les cercles représentent les agents, les flèches indiquent la surveillance (unilatérale) entre eux.

L'hyperpanoptisme va faire disparaître ces cercles, pour n'en laisser plus qu'un, celui de la base. Wikipédia ne connaît ni pouvoir centralisé -si ce n'est une cour de justice-, ni système de hiérarchie, et aucun surveillant. Ou plutôt, il n'existe aucun surveillant puisque tout le monde est un surveillant en puissance. La structure hyper-panoptique n'est pas une absence de pouvoir bien sûr, mais le pouvoir, par rapport au panoptisme, s'est transféré, s'est dissolu, d'une classe de surveillant à la société toute entière. J'utiliserai le terme de dissolution car, comme le sucre qui se dissout dans l'eau, le pouvoir reste présent dans le système panoptique, mais il est invisible, et atomisé.

Afin de passer du panoptique à l'hyperpanoptisme, nous utiliserons un texte de Nancy Fraser, publié en 1985 dans la revue Ethics, intitulé Michel Foucault : A "Young Conservative" ?. Dans son article, Fraser discute l'affirmation de certains universitaires -notamment Habermas- qui estiment que la pensée de Michel Foucault est intrinsèquement « anti-moderne », c'est-à-dire allant à l'encontre des idées humanistes des Lumières. Après avoir placé le débat sur le plan philosophique et conceptuel, puis sur le plan « stratégique » (matérialiste, utilitariste), et ayant conclu que sur ces plans l'accusation contre Foucault n'avait pas lieu d'être, la philosophe New-yorkaise pose finalement le débat sur ce qu'elle appelle les « bases normatives » de la pensée foucaldienne ; et de là affirme qu'en effet ici Foucault pourrait peut-être être considéré comme ayant un penchant « anti-moderne ». L'intellectuel étant mort trop jeune et trop tôt, aucune conclusion définitive ne pourrait néanmoins être faite. Ce qui nous intéresse ici, c'est que Nancy Fraser, dans son développement analytique, va construire - sûrement sans le savoir- le début d'une structure théorique qui radicalise en quelque sorte la technologie panoptique :

«  on pourrait imaginer une société disciplinaire parfaite dans laquelle le pouvoir serait devenu si omniprésent, si finement habituel ('attuned'), si pénétrant, intériorisé, et subjectivisé, et par conséquent si invisible, qu'il n'y aurait plus du tout besoin de confesseurs, de psychanalystes, de gardiens, et ainsi de suite. Dans cette société totalement 'panopticisée', la domination hiérarchique, asymétrique de quelques personnes sur d'autres serait alors devenue superflue ; tous se surveilleraient et se contrôleraient les uns les autres. Les normes disciplinaires seraient devenues si minutieusement intériorisées qu'elles ne seraient pas expérimentées comme venant de nulle part ('coming from without'). Les membres de cette société seraient, par conséquent, devenus autonomes. Ils auraient appropriés l'Autre ('the other') comme leur et fait de la substance un sujet ('and made substance subject'). La domination de classe aurait cédé la place à la fin de l'histoire ( 'to the kingdom of ends'). La situation idéale de discours/langage ('speech') aurait été réalisée. Mais, selon cette interprétation [d'Habermas sur Foucault], cela ne serait pas de la liberté. » (178-179)

Nous avons ici une définition de l'hyperpanoptique : une « société totalement panopticisée » , où « tous se surveilleraient et se contrôleraient les un les autres ». De là à dire que la société hyperpanoptique menèrait au « royaume des fins », nous ne le ferons pas et laisserons cela à Nancy Fraser. Cette dernière, d'ailleurs, ne considère pas son modèle d'hyperpanoptique comme une possibilité matérielle, mais seulement comme jeu conceptuel servant à son raisonnement (179).

Fraser se pose finalement la question de l'éthique de l'hyper-panoptisme, et montre ici des capacités prédictives qui vont nous intéresser par la suite. En effet :

« [ Si l'hyperpanoptisme peut faire peur] , pourquoi ne pas le décrire à l'inverse comme une forme de vie [sociétale] développée sur les bases de nouvelles, émergentes compétences de communications, compétences qui, quoique n'étant peut être pas construites dans la logique de l'évolution [de l' histoire], sans pour le moins permettre pour la première fois dans l'histoire la socialisation d'individus orientés dans des pratiques politiques de dialogue[!!] ? » (179) 

Fraser pense donc qu'un hyper-panoptique pourrait se baser sur de nouvelles technologies de communication et que, sans devenir une pratique majoritaire, elle permettrait pour la première fois de mener des activités essentiellement basées sur le dialogue.

Dans Wikipédia, grâce à la technologie wiki, les choix d'éditions des articles se basent sur le dialogue. Et, pour tous les choix, collectifs ou individuels, tout le monde peut contrôler tout le monde. En effet, l'accès à l'information est particulièrement aisé et rapide à trouver. Toute personne, inscrite ou non, ainsi que toutes ses actions, sont enregistrées dans les serveurs de la grande machine wikipédienne. Ses informations personnelles, s'il a décidé de les partager sur sa « page utilisateur », sont accessibles de suite, mais le plus important est que toute édition, toute modification d'un article, jusqu'à l'ajout de la plus petite phrase, la suppression de la plus simple virgule, sera codé, enregistré, analysé, trié par une multitude de robots2, qui renverront ensuite les informations récoltées vers des pages wiki créées had hoc, afin d'être analysées par les utilisateurs. Ce sont en fait cette multitude de robots, ces minuscules intelligences créées par le programmateur démiurge, qui sont le coeur technologique de l' hyper-panoptique Wikipédia.

Ce sont les pages wikis éditées par ces robots qui vont permettre que tous connaissent chaque agissement de chacun. Ainsi les outils sont nombreux pour connaître les changements effectués, et par qui. Suis-je un wikipédien consciencieux, traquant toute tentative de déviance ? Il me suffit de consulter la page « modifications récentes », accessible dans l'onglet de gauche de chaque page Wikipédia, afin de connaître en temps réel toutes les dernières modifications faites. Suis-je intéressé par un contributeur que je trouve suspect, ou au contraire, que j'admire ? Je pourrai consulter toutes ses éditions, heure et date incluses, accessibles à partir de sa page utilisateur -cela même s'il n'est connu que par un numéro IP-. Me suis-je enfin proclamé gardien d'un ou plusieurs articles précis, ou simplement intéressé par ces derniers ? Ma page « liste de suivi » me permettra de connaître en un clin d'oeil toute modification faite sur un article précis.

Ainsi dans le pouvoir disciplinaire wikipédien, l'architecture panoptique est remplacée par un système de récolte de l'information. Il n'y a plus de tour centrale utilisée par quelques surveillants, ni de pyramide de surveillance hiérarchique, mais des pages web listant les faits et gestes de chacun, et accessibles à tous. Le panoptisme est radicalisé, chacun devenant un surveillant en puissance. La surveillance atteint ainsi une dimension supplémentaire, d'où le suffixe « hyper » accolé au mot panoptique. Enfin, nous ne considérons pas la structure hyperpanoptique de Wikipédia comme une simple structure de surveillance, mais aussi comme une structure de production de contenu et de décision, qui ne sont pas non plus soumises à hiérarchie mais implique tous les wikipédiens à un niveau d'égalité, c'est le côté auto-organisationnel de l'hyperpanoptique. Nous parlerons donc d'hyperpanoptique lorsque nous parlerons seulement du mode de surveillance, et d'hyperpanoptique auto-organisé pour parler de la surveillance, du système production de contenu et du système de décision.

Les conséquences vont bien plus loin qu'une radicalisation de la surveillance ; l'hyper-panoptisme auto-organisé va en effet remettre en cause la place du pouvoir dans une structure de discipline.

La nouvelle technologie disciplinaire qu'est l'hyper-panoptisme conduit des changements importants du point de vue éthique. Nous allons ici utiliser la pensée de Pierre Lévy, philosophe québécois spécialisé dans l'étude des NTIC.

Indirectement, Lévy nie la rationalité des technologies panoptiques. Pour lui, ce sont des technologies « molaires », à remplacer par une technologie « moléculaire » :

« Les techniques moléculaires, fines, à température ambiante, s'opposent aux techniques molaires, massives, brûlantes ou glacées, aux anciens procédés qui visaient indistinctement des populations entières, lents à se réorganiser, usant de tris incertains, [...], accumulant donc les déchets et les rebuts. Dans la maîtrise du vivant, comme dans celle de la matière ou de l'information, nous tendons vers des modes d'actions fins, ciblés, précis, rapides, [...], discrets, calculés et mis en oeuvre 'au plus juste', à point nommé, collant à l'évolution permanente des objectifs et des situations. Or, nous proposons de faire triompher une évolution du même style dans la conduite des affaires humaines.« (Lévy, 1997, p.59).

Les techniques « molaires » renvoient donc à des technologies « lourdes », gâchant les capacités de création individuelle, comme les bureaucraties. Les techniques « moléculaires » sont celles du « cyberespace ». Levy garde un ton extrêmement théorique dans ses écrits, et n'explicite pas ce que pourraient être précisément ces techniques du cyberespace. On pourra considérer que l'hyper-panoptisme wikipédien en est une matérialisation.

La première amélioration de cette technologie moléculaire est, pour Pierre Lévy, utilitariste, dans le sens de l'augmentation de la productivité : « On atteindrait une telle finesse, une telle justesse, une telle économie dans le traitement des signes et des choses [...] ». Le but premier est donc la maximisation des capacités humaines. Pour les technologies « molaires » comme pour les « moléculaires », l'enjeu est la rationalisation, l'augmentation de productivité des masses humaines. Panoptisme ou Hyperpanoptisme, la fin ici est la même.

Mais la dernière technologie disciplinaire contient aussi, et c'est là le changement, des capacités émancipatrices pour l'individu. Il permet tout d'abord un plus grand individualisme : « Comment ne pas traiter les femmes et les hommes de manière entropique, en gros, en masse, comme s'ils étaient interchangeables dans leur catégorie, mais, au contraire, considérer chacun comme un individu singulier ? Comment rendre évident pour tous que l'autre est un porteur unique de savoir-faire et de créativité ? [...] » (p.60)

Ce sont des choses que les technologies hiérarchiques, panoptiques, disciplinaires, ne peuvent faire, ne peuvent gérer. Elles pallient justement leur incapacité en renforçant leurs qualités hiérarchiques et asymétriques :

« On fait appel aux technologies politiques de la transcendance lorsque le groupe devient trop nombreux pour que les individus se connaissent par leur nom et puisse comprendre en temps réel ce qu'ils font ensemble. Alors les leaders, chefs, rois et représentants divers unifient et polarisent l'espace du collectif. Les institutions lui font un espace continu. La bureaucratie devient son organe séparé de gestion et de traitement de l'information. Une stricte division du travail, et notamment la coupure entre exécution et conception, est censée assurer la meilleure coordination des activités. Les technologies de la transcendance passent par un centre, un point haut et, de cette extériorité, séparent, organisent et unifient le collectif. Il s'agit bien de technologies molaires car, pour obéir aux nécessités de la gestion des masses des humains, les personnes n'y sont pas considérées pour ce qu'elle sont en elles-mêmes [...], mais pour leur appartenance à des catégories, (castes, races, rangs [...]) au sein desquels les individus sont interchangeables. » (p.61)

Tout le contraire de ce que Lévy appelle de ses voeux :

« Pour la politique moléculaire, en revanche, les groupes ne sont plus considérés comme des sources d'énergie à faire travailler, ni comme des forces à exploiter, mais comme des intelligences collectives qui élaborent et réélaborent leurs projets et leurs ressources, raffinent et continuent leurs compétences, visent indéfiniment l'enrichissement de leurs qualités. Se réorganisant en temps réel, minimisant les retards, délais, et frictions, le groupe moléculaire évolue à température ambiante, sans ruptures brutales. [...] [La politique moléculaire] promeut une ingénierie du lien social qui fasse travailler ensemble, entrer en synergie les créativités, les capacités d'initiatives, la diversité des compétences et les qualités individuelles sans les enfermer ni les limiter par des catégories ou des structures molaires à priori3. La politique fine [...] suscite un lien social immanent, émergeant de la relation de chacun à tous. » (p.62)

C'est donc ici les « créativités, les capacités d'initiatives » et autres « qualités individuelles » qui sont au centre de la nouvelle technologie de gestion des masses. Elle influent donc sur le bonheur non pas cette fois grâce à une plus grande production, mais parce qu'elle permet à chacun, dans son travail, de se réaliser, d'accomplir sa transcendance. Et pour mener à bien cette nouvelle politique, le « cyberspace » est le salut : « la multiplication des collectifs moléculaires suppose un déclin relatif de la communication médiatique au profit d'un cyberspace accueillant aux intelligences collectives. [...] L'intelligence collective en temps réel et à grande échelle nécessite donc l'infrastructure technique adéquate. » (p.62)

Si nous tenons compte des dires de Pierre Lévy, on peut penser que l'avènement de cette infrastructure est manifesté notamment par le Wiki. Et Wikipédia est le cyberspace permettant la politique moléculaire. La Wikipédia est un espace de création collective très efficace ; c'est une création qui individuellement procure un plaisir certain. Plaisir de voir sa création directement visible et utilisable par tout internaute passant par là, plaisir aussi de voir sa création discutée, modifiée, perfectionnée -bref sublimée - par les autres wikipédiens. L'impression de puissance4 ici est réelle, puissance de création individuelle et puissance de création collective.

Enfin, le changement radical entre panoptisme et hyperpanoptisme se trouve dans les modalités de concentration du pouvoir. L'un des effets du panoptique est la polarisation de celui-ci, donnant tout pouvoir au personnel de la tour centrale, et rien à ceux de la périphérie. Le panoptisme déconcentré distribue lui le pouvoir en cascade selon la pyramide hiérarchique, passant de la plus grande à la plus faible concentration de pouvoir, du sommet à la base hiérarchique. La structure hyperpanoptique va elle tendre à dissoudre le pouvoir, à le capillariser pour le distribuer équitablement entre tout les agents. D'où une impression d'autonomie dans le travail sur la Wikipédia, et le plaisir de pouvoir prendre des décisions entre égaux.

Reste à poser une question. Dans un système où il n'y a pas de pouvoir pour donner des ordres, ni de police à proprement parler pour faire respecter les règles, où la surveillance se fait par tous, on doit se demander comment un ensemble de règles peut être respecté. Si la pression ne vient pas directement - ou pas assez - de l'extérieur, comme c'est le cas dans la Wikipédia, il faut qu'il vienne de l'intérieur même de la personne ; c'est à dire qu'il intègre les normes dans son schéma de pensée et dans les pratiques qui vont en découler. On pourra appeler cela une subjectivation, c'est à dire un remaniement des schémas de pensée internes qui, pour Foucault, vont servir les normes. La subjectivation est, dans Surveiller et punir, contenue dans ce qu'il appelle la « microphysique du pouvoir ». C'est cette microphysique dans Wikipédia que nous allons brièvement étudier.

Les mécanismes de subjectivation des normes dans la Wikipédia

    Les wikipédiens, eux, ne sont bien sûr pas « toujours déjà là » dans la Wikipédia, mais découvrent peu à peu le projet, s'y intègrent petit à petit et pas à pas. Les normes, elles, mouvantes certes, existent par contre avant leur arrivée. On peut ainsi se demander comment elles sont intégrées, intériorisées par le jeune rédacteur/utilisateur.

    Comme nous le disions, pour que l'hyperpanoptique fonctionne, les normes, dont il est en même temps la raison d'être et le garant, doivent donc être intériorisées par une majorité d'agents, c'est-à-dire qu'elles doivent être non seulement acceptées et appliquées , mais il faut aussi qu' elles soient promues, supportées par les agents, c'est à dire qu'elles doivent être explicitées par ces derniers lors de débat, et qu'une personne ne les appliquant pas recevra la désapprobation des wikipédiens, wikipédiens qui sont eux-mêmes des rouages de l' hyperpanoptique. Le mécanisme de subjectivation doit donc se faire par les anciens wikipediens, sur les nouveaux entrants.

    Dans la pratique, ce sont les habitués de Wikipédia, cette « catégorie » de personnes -un bon millier dans la Wikipédia anglophone, quelques centaines pour la francophone- qui passe un temps énorme sur le projet, qui édite abondamment, et qui joue pour la plus grande partie dans ce mécanisme de subjectivation. On pourra d'ailleurs commencer par là pour faire la critique de la dissolution hyperpanoptique du pouvoir : si une hiérarchie se crée, ce sera d'abord en considération du temps passé, de l'apport quantitatif et qualitatif des éditions des agents.

    Mais revenons à notre processus de subjectivation. J'ai cerné pour l'instant deux processus : un processus de wikification, ainsi qu'un processus d'éducation.

    La wikification (le terme provient du jargon wikipédien) est toute pratique de modification des articles selon les normes de Wikipédia, c'est à dire l'action sur des articles auparavant mal édités afin de les mettre aux normes. Cette wikification, considérée socialement comme positive (c'est à dire que l'on félicitera les personnes qui l'ont faite), montre aux néophytes et aux « in-normés » le « bon exemple » ; l'action wikificatrice sera repérable d'une part par le fait d'avoir été éditée par une personnes plus ou moins réputée (de façon positive !), d'autre part par le fait qu'on ne fera pas de critique légitime de la wikification. La wikification étant socialement marquée comme positive, un processus d'imitation par les nouveaux va se mettre en place : afin d'être bien considéré, il faut faire comme ceux qui sont bien considérés. L'imitation s'accompagne alors automatiquement de l'assujettissement à des règles qui, suivies, permettent de se faire bien voir.

    Le second processus, d' éducation, est lui plus actif, plus direct. Si un utilisateur a de mauvaises pratiques, par exemple celle, au hasard, de faire un copier-coller d'une autre source qui viole un copyright ; ces mauvaises pratiques lui seront notifiées par un message explicitant qu'il a eu une mauvaise attitude, mais aussi qui lui expliquera ce qu'il faut suivre comme règles, et comment les suivre. Voici un exemple de ce type de message que l'on peut recevoir :

    Message reçu dans ma page personnelle, le 5 avril 2006 :

    "

     

    Bonjour Karibou,

     

    Vous avez découvert combien il est facile de modifier et compléter l'encyclopédie Wikipédia, libre, universelle et gratuite.

    Merci cependant d'éviter d'en enrichir le contenu par le biais d'articles sous copyright provenant d'autres sources qui n'ont pas donné d'accord explicite comme sur les pages Jean-Paul Sartre : Biographie politique (entre autres).

    Gardez à l'esprit que les pages qui enfreignent un copyright seront probablement supprimées, et que continuer à en créer est une perte de temps pour vous comme pour ceux qui se chargeront de les effacer.

    Si vous désirez contribuer par vous-même ou avec l'accord des éditeurs du contenu que vous ajoutez, n'hésitez pas à vous créer un compte (facultatif), afin d'apporter votre contribution sur tous les sujets qui vous intéressent.

    Enfin, le bac à sable est à votre disposition pour tester la syntaxe de Wikipédia."

    On remarquera le smiley en début de message, à l'image du précepte de " wikilove ", et de la règle " ne mordez pas les nouveaux ".

    Avec l’aide de Nancy Fraser, nous avons pu concevoir un nouveau modèle de discipline, c’est à dire de gestion des masses humaines : l’hyperpanoptisme. L’hyperpanoptisme radicalise l’ancien modèle panoptique foucaldien de l’époque moderne dans le sens où il permet une plus grande efficacité, à un coùt moindre. Il est en effet plus efficace car il décuple quantitativement les capacités de surveillance, tout le monde surveillant tout le monde, alors que dans l’ancien système panoptique le nombre de surveillés dépassait amplement celui des surveillants ; la possibilité de dévier de la norme s’en trouve ainsi nettement amoindrie. L’hyperpanoptisme augmente de même la productivité du travail communautaire, puisque la gestion des masses, se surveillant cette fois elles même, ne demande pas la mise en place d’un coùteux dispositif de surveillance transcendant celles-ci.

    La productivité s’en trouve aussi accrue directement, parce que les agents, gràce à cette technologie « moléculaire », libérés des carcans hiérarchiques et bureaucratiques, peuvent développer d’autant plus leurs créativité. L’hyperpanoptisme offre ainsi un changement du point de vue éthique car il permettrait à l’individu de se réaliser dans son travail. Enfin, le pouvoir n’est plus concentré mais atomisé, parcellisé, amoindrissant alors les phénomènes de domination.

    Ainsi l’auto-organisation hyperpanoptique de wikipédia permet la création et la modification de milliers de pages à caractère encyclopédique par jour par des milliers de personnes, et garde un dynamisme et une qualité qui n’aurait pu se faire avec un système panoptique de surveillance centralisé ou déconcentré. Mais dans un système disciplinaire, la surveillance ne suffit pas. Il faudra aussi savoir arrêter des conflits inévitables dans tout travail collectif, et savoir punir ceux qui restent récalcitrant à la norme. Ici le modèle hyperpanoptique va montrer ses limites, et d’autres structures vont se mettre en place pour juger et punir.

    Notes

    1 Je souligne

    2 Robot : dans le jargon wiki, le terme désigne de petits programmes toujours actifs, composés d' algorythmes chargés d'effectuer des tâches relativement simples et répétitives. Il en existe un grand nombre, chacun étant spécialisé dans une tâche définie. Pour simplifier, disons qu'un programme informatique est un gros robot.

    3 L'auteur souligne

    4 Dans le petit Robert : « Caractère de ce qui peut beaucoup, de ce qui produit de grands effets ».


     

    Bibliographie générale

    Barou Jean-Pierre, Perrot Michelle, Foucault Michel, Jeremy Bentham et Le Panoptique. Précédé de L'Oeil du pouvoir, Belfond, 1977

    Boltanski Luc, Chiappello Eve, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999

    Boltanski Luc, Thévenot Laurent, De la justification, Gallimard, 1991

    Foucault Michel, Surveiller et punir, Gallimard, 1975,

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