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Histoire et numérique : une relation singulière et multiple

dimanche 5 janvier 2014, par Pierre Mounier

J’ai été invité le 10 décembre dernier par Maryline Crivello et Véronique Ginouvès à intervenir dans une journée d’études qu’elles organisaient sur le thème : « Mobilisation et écriture du passé sur le web (France-Méditerranée). Acteurs et témoins » à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme d’Aix-en-Provence. N’ayant pas été satisfait de ma présentation orale, confuse et peu maîtrisée, j’ai tenté d’en établir une version rédigée que j’espère plus précise. Cette version s’est du reste enrichie de ce que j’ai entendu au cours de cette journée.

« L’historien de demain sera programmeur ou ne sera plus ». La prophétie avancée par Emmanuel Leroy Ladurie en 1968 dans une tribune du Nouvel Observateur [1] heurte le sens commun. Car rien ne serait plus éloigné, en apparence, que le travail de l’historien avec les technologies numériques qui ont envahi notre vie quotidienne. A de rares exceptions près, l’historien travaille sur des périodes qui ne les connaissaient pas et encore moins les usages auxquels elles donnent lieu aujourd’hui. Quel regard peut-il donc porter sur un secteur qui échappe largement à son domaine de spécialité, alors qu’à première vue, l’histoire c’est le passé, et le numérique, c’est l’avenir ? Quel éclairage peut-il apporter à une société qui semble sacrifier chaque jour davantage au dieu Technologie et qui semble prise chaque jour un peu plus de « présentisme » [2] ?

La prophétie de l’historien programmeur ne sort pourtant pas du néant. Elle manifeste la réalité de la relation étroite que les historiens ont établi avec l’informatique puis le numérique depuis plusieurs décennies. Cette relation a pris différents aspects qu’il faut tenter de déplier et d’expliciter non sans l’avoir resituée auparavant dans le mouvement plus général du développement des humanités numériques. Ce mouvement se situe en effet en rupture avec le discours classique de déploration qui décrit l’évolution des sciences humaines comme un lent déclin par rapport à l’âge d’or des années 70 conduisant fatalement à leur disparition. La place des sciences humaines dans notre société, une société largement numérisée dans ses pratiques à tous les niveaux de ses activités, il est possible de la redéfinir en concevant à nouveau frais l’apport de ces disciplines dans l’ensemble du corps social. C’est sans doute Milad Doueihi qui a le mieux défini cet apport dans son dernier essai : Pour un humanisme numérique [3]. Pour l’historien des religions qu’il est, c’est en effet en opérant un retour réflexif sur leur propres pratiques de recherche, profondément transformées par la mobilisation des technologies numériques que les sciences humaines trouvent la capacité de porter en retour un regard critique – humaniste – sur les usages contemporains des technologies numériques dans tous les secteurs de la société.

Je pourrais tenter d’évoquer la place de l’histoire dans le champ des humanités numériques par comparaison avec d’autres disciplines, comme les sciences du langage par exemple. Ce n’est pourtant pas sous cet angle que je choisis d’étudier la relation des historiens au numérique ; d’abord parce que n’étant pas historien moi-même, je ne suis pas particulièrement bien placé pour en discuter, mais surtout parce qu’il me semble à la fois plus pertinent et pour tout dire plus urgent d’évoquer cette relation sous l’angle des relations que cette discipline établit avec l’ensemble de la société. Nous sommes en effet confrontés à une double urgence : d’un côté, les sciences humaines semblent atteindre un point de crise inquiétant avec une marginalisation tellement poussée qu’elle met en péril l’existence même de certaines disciplines dans certains pays. Mais aussi d’un autre côté, le développement des usages du numérique dans la société s’accompagne de processus de plus en plus massifs de servitude volontaire dénoncés par un nombre croissant d’observateurs, sous le double effet de la marchandisation de la vie sociale en ligne et de la surveillance généralisée qui l’accompagne [4]. On a l’impression d’assister à un double naufrage concomitant des sciences humaines en voie de disparition et de sociétés progressivement désubjectivées sous l’influence d’usages manipulatoires des technologies numériques. Est-ce vraiment un hasard ?

Ce préambule étant posé, on peut en revenir à l’histoire et aux historiens : quel peut être l’apport de l’historien à une pratique critique du numérique à la fois au sein des sciences humaines et plus largement dans la société ? J’en vois sur trois sujets majeurs : la quantification, l’archive et le récit.

La quantification

Le mot le plus prononcé en 2013 fut certainement celui de « big data », qui fait même la une des magazines grand public, avant qu’il ne soit prochainement détrôné, prenons-en le pari, dans quelques mois au profit des « Moocs ». Des « big data », il y en a partout nous dit-on : dans la gestion des polices d’assurance, dans les offres marketing, dans les systèmes de surveillance policière ou sanitaire, les bases de données des agences matrimoniales, les services en ligne, les réseaux sociaux, les services d’urgence, entre autres. Les big data, c’est le règne de la quantification tous azimuts, le rassemblement de grandes masses de données d’où on espère voir émerger des régularités censées être significatives. Mais il ne s’agit que d’une part limitée de l’explosion de la quantification : aujourd’hui, celle-ci est aussi portée par les individus eux-mêmes qui collectent et partagent des données sur leur propre activité physique, leur état de santé, leur vie sociale. C’est le « self quantifying », marquant l’avènement de la quantification universelle et dans tous les domaines de la vie sociale.

Les sociologues ont apporté des critiques intéressantes à ce phénomène, en « dénaturalisant » la notion de donnée en particulier, comme le font avec talent Danah Boyd et Kate Crawford dans leurs « 6 provocations pour les Big Data ». [5] Les historiens aussi doivent pouvoir contribuer à ce débat essentiel, parce qu’il existe dans leur discipline toute une tradition historiographique qui pense et pratique au moins depuis 40 ans la quantification. Au sein de ce courant, l’historien Jean-Philippe Genet représente, avec son école, une position originale en France. Dans l’article important qu’il publie au sommaire du premier numéro de la revue Histoire et Mesure [6], en 1986, il avance le concept souvent repris de « méta-source » qui lui permet de décrire la quantification par l’historien comme une activité de « modélisation » voire de « simulation ». 

La méta-source n’est pas la source, elle n’est pas un « fait », elle est un ensemble cohérent de données que construit le chercheur en fonction d’un modèle qu’il veut tester en situation expérimentale. La méta-source, n’est pas le réel, dit Genet ; c’est un appauvrissement du réel ce qui n’est pas un défaut mais un avantage parce qu’elle crée un observable maîtrisé qui peut répondre en les confirmant ou les infirmant à des hypothèses.

La méthode de recherche historique que développe Jean-Philippe Genet n’est pas un cas isolé ni spontané. Il n’est pas anodin que cet auteur s’appuie sur et cite François Furet qui écrivait dans Les Annales en 1971 : « L’historien d’aujourd’hui se trouve obligé à renoncer à la naïveté méthodologique et à réfléchir aux conditions d’établissement de son savoir. L’ordinateur lui en donne le loisir, en le libérant de ce qui occupait jusqu’ici l’essentiel de son temps, la collecte des données sur ses fiches. Mais il le contraint, en revanche, à un travail préalable sur l’organisation des séries de données et sur leur signification par rapport à ce qu’il cherche. Comme toutes les sciences sociales, mais peut-être avec un peu de retard, l’histoire d’aujourd’hui passe de l’implicite à l’explicite. Le codage des données suppose leur définition ; leur définition implique un certain nombre de choix et d’hypothèses d’autant plus conscientes qu’il faut les penser en fonction de la logique d’un programme. Ainsi tombe définitivement le masque d’une objectivité historique qui se trouverait cachée dans les “faits”, et découverte en même temps qu’eux ; l’historien ne peut plus échapper à la conscience qu’il a construit ses “faits”,, et que l’objectivité de sa recherche tient non seulement à l’emploi de procédures correctes dans l’élaboration et le traitement de ces “faits”, mais aussi à leur pertinence par rapport aux hypothèses de sa recherche. [7] » Jean-Philippe Genet s’inscrit donc dans une tradition historiographique qui se nourrit à des théories similaires en sociologie, linguistique et d’autres disciplines et devrait être aujourd’hui plus entendue parce qu’elle permet de mettre en évidence les modèles théoriques qui sont sous-jacents à la manipulation des données quantifiées. Alors que le mouvement de naturalisation de ces données tourne aujourd’hui à plein régime dans tous les domaines de la vie sociale, on a un besoin flagrant de regard critique sur la quantification. Prendre la « politique des grands nombres » pour objet d’enquête historique, comme l’a brillamment proposé Alain Desrosières [8] est une manière de le faire. Mais la quantification comme méthode donne aussi à celui qui la pratique, quel que soit par ailleurs son objet d’étude, une compétence spécifique qui l’autorise à porter un regard critique sur sa mobilisation plus ou moins contrôlée par différents acteurs sociaux. D’ailleurs, c’est un des intérêts de la revue Histoire et Mesure que de prendre la quantification à la fois comme objet d’étude historique et comme méthode d’enquête historique, justement parce que l’un se nourrit de l’autre [9]. Quels sont donc les modèles théoriques des algorithmes qui nous gouvernent ? Comment et pour quel objectif sont construites les « méta-sources » numériques par lesquelles les sociétés commerciales et les gouvernements qui nous contrôlent se représentent nos vies ? Ces questions doivent être traitées de manière urgente et il revient à celui qui en a développé une compréhension particulière d’éclairer le débat public.

L’archive

S’il y a un domaine qui relève du champ de compétence particulier sinon exclusif de l’historien, c’est bien celui de l’archive ; or la « grande conversion numérique » [10] concerne certes l’historien, amené à travailler sur des archives numérisées et de plus en plus nativement numériques qui lui posent des problèmes spécifiques, mais elle concerne aussi l’ensemble de la société dont les mécanismes de construction de la mémoire semblent profondément perturbés par la nouvelle donne technologique. L’historien américain Roy Rosenzweig a bien mis en évidence dans un article livré à l’American Historical Review les questions que laisse ouvertes l’archive numérique, « entre pénurie et abondance ». [11] Car celle-ci semble témoigner dans les usages sociaux dont elle fait l’objet, d’une sorte de déréglement de la mémoire, entre amnésie et hypermnésie. Il n’est pas difficile à l’historien de montrer l’extraordinaire fragilité de l’archive numérique qui, par exemple, contrairement à son équivalent matériel ne subit pas toujours un processus de dégradation progressif et partiel mais parfois total et soudain : il suffit dans certains cas qu’un seul octet soit corrompu pour que l’ensemble du support d’enregistrement numérique soit inutilisable.

Mais c’est sur une autre faiblesse de l’archive numérique qu’insiste avec raison l’historien américain : c’est sur sa constitution et sa prise en charge par des acteurs privés et parfois commerciaux dont les motivations ne sont nécessairement pas les mêmes que les institutions patrimoniales qui font traditionnellement ce travail et ont développé des compétences spécifiques. Deux exemples peuvent être évoqués : d’un côté, la constitution d’une archive complète des groupes de discussions Usenet par Google, de l’autre, la pratique d’archivage du Web par la fondation Internet Archive. Rosenzweig pointe l’extraordinaire fragilité de cette archive qui dépend pour l’essentiel du bon vouloir d’un seul homme, Brewster Kahle, fondateur de la société Alexa, et de l’implication des donateurs qui soutiennent son entreprise.

Pourtant, dans un mouvement quasiment symétrique inverse, l’archive numérique continue de provoquer un fantasme opposé : celui d’une mémoire exhaustive, sans perte d’information, une « hypermnésie » rendue possible par le faible coût de stockage de l’information numérique. Ce fantasme est tout à fait visible dans la prétention que manifestent les jeunes chercheurs Jean-Baptiste Michel et Erez Aiden à déduire des « culturomiques », [12] des lois de la culture, de l’analyse des fréquences des n-grams dans l’archive numérisée Google Books : que l’archive sur laquelle ils travaillent ait été constituée selon des règles particulières et d’ailleurs inconnues, puisque le corpus en lui-même n’est jamais décrit, leur importe peu. C’est au prix de cet oubli, de cet « oubli de l’oubli » dit Milad Doueihi que peut surgir la notion très problématique de « lois de la culture ». C’est encore avec Milad Doueihi qu’il faut poursuivre la réflexion pour comprendre tout à fait le rôle que peut jouer l’historien dans ce contexte. Car celui-ci oppose à la prétention de la mathesis universelle qui resurgit aujourd’hui dans les fourgons du numérique, ce qu’il qualifie d’« impératif philologique » en s’appuyant sur la philosophie historique de Vico [13]. Qu’est-ce que l’impératif philologique ? Simplement la nécessité de restituer les conditions de production des savoirs dans leurs variations et leur inévitable fragilité. Pour Doueihi, l’impératif philologique s’applique au numérique comme il s’est appliqué à tous les autres objets historiques : il s’agit de mettre en évidence les effets d’interprétation, les déplacements sémantiques, mais aussi les mythes fondateurs qui fondent les usages de ces technologies. Mais aussi : les biais, les manques, les impensés dont sont porteuses les archives numériques sur lesquels prétend se constituer un nouveau savoir universel : « La scientificité de cette approche et de cette méthode prend forme grâce à un oubli révélateur. Un oubli rendu possible par une confusion inhérente au monde numérique : l’absolutisme de l’archive est souvent pris pour une garantie quant à l’accès et même à la lisibilité des documents et objets préservés. Or cet accès et cette lisibilité sont façonnés par la structure des archives comme par les catégories de classification, les tags et les présupposés, pour ne pas dire les préjugés, informant la formulation et la mise en place des systèmes d’accès. Ainsi l’humanisme numérique n’hésite point à plaider pour une approche plus historique, capable de conjuguer l’ancien et le moderne. » [14] On ne saurait mieux plaider pour l’indispensable regard de l’historien au coeur des développements les plus contemporains des sciences du numérique.

Le Récit

Mais l’histoire est aussi affaire de mémoire. Et la mobilisation de l’histoire pour la construction d’une mémoire, ou plutôt de mémoires fait aujourd’hui l’objet des plus vives controverses. Depuis le projet avorté de création d’une maison d’histoire de France [15] jusqu’aux polémiques entourant la reconstitution de la tête de Robespierre [16] en passant par les succès de librairie du très médiatique Lorant Deutsch, c’est toujours la problématique du roman national que l’on voit ressurgir [17] sans grande surprise étant donné l’état de désarroi identitaire dans lequel se trouve le pays. Dans ce contexte, les historiens de profession se trouvent placés dans une situation inconfortable. Ils sont soumis à ce que l’on pourrait qualifier d’antinomie de la raison académique : d’un côté, ils peuvent déplorer que leurs recherches occupent une place marginale dans l’espace public - c’est le complexe de la tour d’ivoire ; mais d’un autre côté, ils déplorent aussi que l’histoire fasse l’objet d’un intérêt important dans la société, parce qu’elle est alors soumise à des distorsions, réappropriations, manipulations et interprétations incontrôlées pour être mise au service d’intérêts politiques, religieux, sociaux et quelquefois économiques. Cette situation est une antinomie parce qu’elle porte en soi sa propre contradiction et repose sur une illusion : l’intérêt d’une société pour la production de savoirs sur sa propre histoire est nécessairement nourri de motivations qui sont étrangères aux objectifs et normes qui régulent le champ académique. Refuser ce fait est simplement faire preuve de sociocentrisme : une société n’est pas une grande université.

La question des relations difficiles entre vérité académique ou scientifique et vérité sociale, en particulier en matière d’histoire n’est pas nouvelle [18]. L’histoire que produit l’Académie établit des faits - et les réfute, elle isole des séries chronologiques et teste des hypothèses sur des enchaînements de causalité. L’histoire que produit la société est faite de mémoire(s), elle se constitue en récit de son propre passé le plus souvent en fonction des questions contemporaines qui la travaillent pour se projeter dans l’avenir. Science historique d’un côté, histoire mémorielle de l’autre ; quelles relations entre les deux [19] ? Si vouloir établir une coïncidence parfaite entre elles est une illusion, se résoudre à leur disjonction complète est un grave danger. Car on sait bien ce que deviennent les mythes historiques qui s’épanouissent en toute liberté sous la poussée des dynamiques sociales sans plus jamais être mis en doute, sans être questionnés à l’aune d’une « vérité » qui présente une forme d’alterité irréductible au consensus des croyances partagées au sein du corps social. Il reste que cette relation complexe a pu être prise en charge par des dispositifs de médiation plus ou moins fonctionnels jusqu’ici mais qui traversent aujourd’hui une crise profonde : l’Ecole en particulier, où l’enseignement de l’histoire joue encore un rôle très important, mais aussi la presse et l’édition.

Comment réinventer une relation de médiation entre histoire et mémoire dans le contexte contemporain d’une société fragmentée, désintermédiée et dont les processus de communication passent de plus en plus massivement par les technologies numériques ? Une piste possible peut être trouvée du côté d’un mouvement né dans d’autres circonstances et en réponse à d’autres enjeux, mais dont la pertinence apparaît aujourd’hui de manière très claire. Né à la fin des années 70, aux Etats-Unis et au Canada particulièrement, la public history est issue à la fois de l’émergence politique des minorités ethniques et des classes dominées entraînant un intérêt accru pour l’histoire sociale et ce qu’on n’appelait pas encore histoire « post-coloniale », et en même temps d’une diminution drastique du nombre de postes académiques conduisant un certain nombre de jeunes chercheurs à exercer leur art au sein de communautés locales, d’associations culturelles, de compagnies privées ou d’administrations publiques [20]. Ce mouvement qui est aujourd’hui fortement structuré au niveau national et international, avec l’International Federation for Public History, est particulièrement utile pour aider à repenser la relation entre l’histoire comme discipline académique et son environnement social en dépassant le vieux schéma d’une vérité scientifique pure élaborée en laboratoire et qui viendrait s’imposer à l’ensemble des acteurs sociaux en suivant des canaux de communication unidirectionnels. Elle permet d’envisager la constitution du savoir historique comme une co-construction à laquelle participent professionnels et amateurs non pas de manière indifférenciée mais en apportant chacun sa spécificité. Or, dans ce mouvement, les dispositifs que proposent les technologies numériques, et en particulier les médias sociaux jouent un rôle de plus en plus important [21].

C’est en particulier ce qu’explore avec succès le Center for History and New Media de l’Université Georges Mason à Washington. Fondé par le même Roy Rosenzweig évoqué plus haut, le CHNM est connu dans le champ des humanités numériques pour avoir inventé les ThatCamps et proposé à l’ensemble de la communauté académique l’excellent outil de gestion de références bibliographiques Zotero. Mais ce centre de recherche contribue aussi par la conduite de divers projets et la réalisation de divers outils propres à la public history. C’est le cas en particulier du projet September 11 Digital Archive [22] qui a proposé aux habitants de New York de verser dans une archive numérique toutes sortes de documents, emails, photographies, affiches, récits relatifs aux attaques terroristes de 2001 sur Manhattan. Constituée sous la direction d’une équipe d’historiens professionnels, l’archive a pu rassembler 240 000 documents, soigneusement décrits, catégorisés, rassemblés en collections et préservés sur le long terme par la Bibliothèque du Congrès. Du côté des outils, c’est Omeka qui constitue sans doute la contribution la plus importante du CHNM à la public history. Ce logiciel permet en effet de publier en ligne très facilement et avec une simplicité déconcertante des collections d’objets numériques ou numérisés tout en respectant des normes de description et d’archivage conformes à l’état de l’art. Destiné aux « scholars, museums, libraries, archives, and enthusiasts », [23] Omeka cible particulièrement les institutions de petite taille, ayant de très faibles moyens, en leur fournissant la capacité de donner accès et de valoriser le patrimoine culturel des communautés locales qu’elles servent. De ce point de vue, il représente un bon exemple de la manière dont les technologies numériques contribuent à une redistribution en direction d’un plus large éventail d’acteurs des moyens de production du matériau historique [24].

Dans la même logique, on pourrait évoquer, en France, le projet PhotosNormandie, qui mobilise la plateforme grand public de partage de photos Flickr pour publier en ligne une collection d’archives photographiques de l’armée américaine documentant la campagne de Normandie à la fin de la seconde guerre mondiale. Cette archive publique en ligne permet à tout un ensemble de spécialistes d’histoire militaire, d’érudits locaux, d’enseignants et d’historiens de documenter les photographies qui la constituent. Elle permet la construction d’un collectif « amateur » selon les termes de son fondateur Patrick Peccatte qui ne prétend pas se substituer à l’historien professionnel mais lui fournir des informations et matériaux qu’il pourra exploiter [25].

Conclusion

Dans son introduction à l’ouvrage collectif qu’il a dirigé avec A. Zorzi : Les Historiens et l’informatique ; un métier à réinventer [26], Jean-Philippe Genet se livre à un important travail historiographie. Il y reprend en effet l’histoire de ces relations depuis leurs débuts après la seconde guerre mondiale. C’est une histoire passionnante parce qu’elle met en lumière les rencontres fructueuses et les rendez-vous ratés d’une discipline avec une ensemble d’outils techniques, plus même, avec une technologie qu’on ne peut considérer comme anodine. Incontestablement, nous avons aujourd’hui besoin de ce type de retour réflexif susceptible de mieux éclairer les enjeux contemporains. Signalons, dans le même ordre d’idées, celui qu’effectua à l’issue de sa carrière académique Corinne Welger-Barboza dans le domaine de l’histoire de l’art [27], en remontant bien au delà du numérique uniquement, d’ailleurs. Ces deux exemples témoignent de l’importance d’un nouveau champ qui s’ouvre et que l’on peut élargir à d’autres disciplines des sciences humaines pour proposer de poser les fondations d’une histoire des humanités numériques, encore largement à construire. Cette histoire, est à la fois technique et intellectuelle. Elle permet de proposer une lecture critique des développements actuels, aussi bien au sein des différentes disciplines des sciences humaines et sociales, que de la société elle-même.


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Les historiens et le numérique : une relation singulière et multiple de Pierre Mounier est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution 4.0 International.


[1Repris dans Ladurie, Emmanuel Le Roy. Le territoire de l’historien. Gallimard, 1973. p. 14

[2Hartog, François. Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps. Seuil, 1993.

[3Doueihi, Milad. Pour Un Humanisme Numérique. Seuil, 2011.

[4« Le blues du net, par Bernard Stiegler », in Lacroix, Dominique, Lois des Réseaux, http://reseaux.blog.lemonde.fr/2013/09/29/blues-net-bernard-stiegler/ 29 septembre 2013

[5Boyd, Danah, and Kate Crawford. Six Provocations for Big Data. SSRN Scholarly Paper. Rochester, NY : Social Science Research Network, September 21, 2011. http://papers.ssrn.com/abstract=1926431.

[6Genet, Jean-Philippe. “Histoire, Informatique, Mesure.” Histoire & Mesure 1, no. 1 (1986) : 7–18. doi:10.3406/hism.1986.904.

[7Furet, François. “Histoire Quantitative et Construction Du Fait Historique.” Annales. Économies, Sociétés, Civilisations 26, no. 1 (1971) : 63–75. doi:10.3406/ahess.1971.422459.

[8Desrosières, Alain. La politique des grands nombres histoire de la raison statistique. Paris : La Découverte, 2010.

[9“À propos d’Histoire & Mesure.” Text. Histoire & mesure, November 30, 1999. http://histoiremesure.revues.org/1059.

[10Doueihi, Milad. La grande conversion numérique. [Paris] : Éditions du Seuil, 2008.

[11Rosenzweig, Roy. “Scarcity or Abundance ? Preserving the Past in a Digital Era.” The American Historical Review 108, no. 3 (June 1, 2003) : 735–762. doi:10.1086/ahr/108.3.735.

[12Michel, Jean-Baptiste, Yuan K Shen, Aviva P Aiden, Adrian Veres, Matthew K Gray, The Google Books Team, Joseph P Pickett, et al. “Quantitative Analysis of Culture Using Millions of Digitized Books.” Science (December 2010). doi:10.1126/science.1199644.

[13Vico, Giambattista. La Science nouvelle (1725). Paris : Gallimard, 1993.

[14Doueihi, Milad. Pour Un Humanisme Numérique. Seuil, 2011. Chapitre : « Pourquoi un humanisme numérique ? »

[15Babelon, Jean-Pierre, Backouche, Isabelle, and Vincent, James-Sarazin, Ariane Duclert. Quel musée d’histoire pour la France ? Paris : A. Colin, 2011.

[16Corcostegui, Imanol. “Pourquoi la reconstitution du visage de Robespierre énerve les historiens.” Blog. Rue89, December 24, 2013. http://www.rue89.com/2013/12/24/pourquoi-reconstitution-visage-robespierre-enerve-les-historiens-248566.

[17Blanc, William, Aurore Chéry, and Christophe Naudin. Les historiens de garde : de Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national. Paris : Ed. Inculte, 2013.

[18Habermas, Jurgen, « De l’usage public de l’histoire ». In Écrits politiques. Culture, droit, histoire, Cerf, 1990

[19La journée d’études était introduite par une conférence donnée par Philippe Joutard qui explorait précisément cette question a partir du livre qu’il vient de publier : Philippe Joutard, Histoire et mémoires, conflits et alliance, Paris, La Découverte, 2013

[20Zelis, Guy. “Vers une histoire publique.” Le Débat n° 177, no. 5 (November 20, 2013) : 153–162. doi:10.3917/deba.177.0153.

[21Digital humanities Luxembourg. L’histoire contemporaine à l’ère numérique. Edited by Frédéric Clavert and Serge Noiret. 1 vols. Bruxelles, Peter Lang, 2013.

[23“Omeka.” Accessed January 5, 2014. http://omeka.org/.

[24Lire sur ce sujet la mise au point très complète proposé par Noiret, Serge. “La digital history  : histoire et mémoire à la portée de tous.” BookSection, 2012. http://books.openedition.org/oep/258.

[25Peccatte, Patrick. “PhotosNormandie a cinq ans – un bilan en forme de FAQ.” Déjà vu, January 27, 2012. http://culturevisuelle.org/dejavu/1097.

[26Ateliers pour l’histoire et l’informatique, Genet, Jean-Philippe, Zorzi, Andrea, École française de Rome, ed. Les historiens et l’informatique un métier à réinventer. Rome : École française de Rome, 2011.

[27Berra, Aurélien. “DH EHESS  : Technologie et Histoire de L’art.” Philologie À Venir, January 8, 2013. http://philologia.hypotheses.org/1036.

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