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2003-2004 : veillée d’armes en Cybérie

dimanche 11 janvier 2004, par Pierre Mounier

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Cela pourrait être le titre d’un roman de politique-fiction écrit au début des années 80, n’eût été l’orthographe utilisée pour évoquer la région où doit avoir lieu l’embrasement général [1]. Ce n’est que le titre d’un article évoquant comment l’année qui vient de s’achever fut à la fois excessivement sombre pour qui s’intéresse à l’histoire du cyberespace - contre-coup du fiasco de l’année précédente oblige -, mais aussi révélatrice de tendances nouvelles, qui se développeront au cours de l’année à venir. Autant 2002 fut marquée par la confusion et l’incertitude, véritable année des extrêmes d’où il était quasiment impossible de dégager de constantes dans le développement des nouvelles technologies, autant 2003 a fait apparaître, du fait du jusant, la vérité nue d’usages solidement arrimés aux technologies émergentes, jusque là bien cachés sous l’écume de la netéconomie.

L’échange, star du réseau

Et, c’est d’ailleurs la seule excellente nouvelle de cette année, le maître mot de cette année c’est...l’échange : échange de contenus tout d’abord, dans les réseaux peer-to-peer en particulier. Si la mise à mort de Napster pouvait représenter un test quant à l’avenir de ce type de réseaux, il est absolument clair que l’explosion conséquente de réseaux complètement décentralisés comme Kazaa et edonkey, parmi beaucoup d’autres confirme une irréversibilité dans l’évolution des pratiques culturelles [2]. Echange intense et profond de paroles ensuite, au sein de communautés, surtout constituées de jeunes, et ce par tous les moyens : téléphone portable, SMS, chat, forums, e-mail. Echange de points de vue à l’intérieur de sites communautaires dont le succès ne fut pas démenti en globalité, mais aussi à travers les blogs, véritable révélation de cette année, porteurs de dialogue bien plus que de soliloque, contrairement à ce qu’ont pu dire les ignorants, notamment par le jeu de la citation croisée, de l’intertextualité, c’est-à-dire de l’hypertexte. Echange enfin d’information au sein de communautés spécifiques, comme les communautés scientifiques dont certains membres les plus éminents semblent s’être résolument engagés aux côtés de l’open access, ou les communautés de développeurs open source dont la bonne santé est confirmée. Et le plus étonnant est que l’usage des réseaux de communication pour pratiquer des échanges réciproques entre utilisateurs correspond exactement à ce pour quoi ces réseaux ont été conçus au départ, ce qu’avaient réussi à faire oublier les marchands du Web avant d’être balayés.

L’autre fait marquant de l’année, la fin de l’isolement de l’équipement informatique dans les foyers, son métissage avec les objets de la vie courante, dont l’exemple le plus fameux de l’année est évidemment l’Ipod, mais on pourrait parler aussi du succès des barebones et des mini-pc vendues par les intégrateurs, ou des lecteurs-graveurs de DVD à disque dur intégré, fournit un complément idéal aux pratiques d’échanges tous azimuts dans lesquelles se sont lancés les individus, pour faire émerger de solides pratiques culturelles fortement renouvelées autour d’objets mobiles, multifonctions, communicants, supports à une consommation communautaire que tous les marketeurs de la netéconomie avaient un temps vendus à leurs commanditaires, sans réussir à émuler artificiellement, comme ils en avaient le projet, la moindre parcelle de ce qui s’est développé naturellement au coeur des réseaux.

Veillée d’armes

Mais évidemment, l’émergence de nouvelles pratiques culturelles plutôt massives ne va pas sans heurt, en remettant en cause les positions bien établies de l’industrie culturelle musicale, cinématographique et dans une moindre mesure de l’imprimé. Et ce que nous avons vécu cette année : menaces et attaques de l’industrie du copyright contre les utilisateurs, multiplication des débats et déclarations à l’emporte-pièce, développement majeur des systèmes techniques de DRM, début des grandes manoeuvres législatives, ne sont sans doute que les premières escarmouches, la veillée d’armes d’un conflit majeur et généralisé à l’ensemble de l’industrie culturelle dans les années qui viennent.

Jamais l’opposition entre deux manières de faire circuler l’information, entre les pyramides et les réseaux pour le dire vite, n’a semblé si frontale, si insurmontable ; et on ne voit vraiment pas ce qui pourrait les réconcilier dans l’immédiat. Mais la question n’est pas de savoir qui des utilisateurs ou des éditeurs, des consommateurs ou des distributeurs l’emportera à l’issue de cette guerre qui apparaît inéluctable - et peut-être faudrait-il parler des auteurs d’ailleurs, qui n’ont pas encore joué leur partie, malgré de timides tentatives vite réprimées. Car il est à peu près certain qu’il n’y aura ni vainqueur ni vaincu, c’est-à-dire, très exactement qu’aucun des deux belligérants ne pourra continuer, à l’issue de cette guerre, ses pratiques exactement comme s’il se trouvait dans les mêmes conditions qu’auparavant. Il est au contraire à peu près certain qu’une configuration inconnue en sortira, faite d’un mélange entre ce que nous connaissons déjà, ce que nous voyons poindre, et ce que nous n’imaginons pas encore.

Certains se sont fait une spécialité des prédictions hasardeuses, notamment en plein boom de la netéconomie, en extrapolant des courbes de croissances farfelues jusque quelques jours avant l’effondrement. Pourquoi ne pas nous livrer à notre tour à ce petit jeu, mais sur un autre plan...et dans l’autre sens. Petit essai de prospective à un ou deux coups sur l’échiquier d’une guerre programmée autour du copyright.

Durcissement législatif

- Un durcissement législatif considérable en France et en Europe sous l’influence directe l’industrie de la Propriété Industrielle : en France, deux projets de loi absolument décisifs sont en train ou vont être discutés devant la représentation nationale. Il s’agit de la loi pour [la confiance dans l’Economie Numérique (LEN), et de la loi sur l’harmonisation du droit d’auteur et des droits voisins dans l’économie numérique. Ces deux projets de loi sont en partie la transposition en droit français de directives européennes ; c’est pourquoi ils ne représentent pas une évolution isolée de notre pays. La LEN, portée par le Ministère de l’Industrie, prend pour cible les hébergeurs, les fournisseurs d’accès et les utilisateurs. Aux premiers, elle impose d’obéir aux injonctions d’un tiers demandant la fermeture d’un site dont il juge les contenus illicites ; les seconds pourront se voir imposer des mesures de filtrage afin d’empêcher leurs abonnés d’accéder aux sites jugés illicites ; les derniers voient leurs mails ne plus être protégés par le secret de la correspondance privée. L’autre projet de loi, relatif au droit d’auteur et aux droits voisins dans la société de l’information, porté par le Ministère de la Culture, crée en droit français un équivalent du Digital Millenium Copyright Act américain, c’est-à-dire qu’il protège par la loi les systèmes anti-copie présents sur les supports numériques en criminalisant l’invention, la distribution et l’usage de procédés de contournement de ces mesures techniques. Un certain nombre de matériels et de logiciels deviendront illégaux à l’importation, comme ils le sont actuellement aux Etats-Unis. Ce pays constitue un bon laboratoire pour comprendre ce qui va se passer en Europe du fait de cette législation. En légalisant et en protégeant par la loi les dispositifs anti-copie, le projet de loi Aillagon affaiblit par ailleurs considérablement le droit de copie privée, garanti jusqu’à présent, y compris par une redevance dont le principe, lui, n’est pas remis en cause par le Ministère. La coexistence d’un système où les consommateurs paieront une redevance sur les supports vierges (appelée à s’étendre d’ailleurs) pour un usage qui leur sera interdit par des dispositifs techniques protégés par la loi créera d’importantes batailles juridiques, menées au premier chef par les associations de consommateurs.

- C’est d’ailleurs une des tendances les plus importantes de l’année que d’avoir vu le retrait relatif des militants traditionnels des libertés sur le net (par découragement, inefficacité, manque de force, « ghettoïsation », ou investissement dans le SMSI), progressivement relayés par, d’un côté, les organisations de défense des consommateurs les plus traditionnelles, et de l’autre des associations de consommateurs plus spécialisées, comme celles qui regroupent les abonnés à l’Internet haut-débit. Cette modification de la composition des troupes dans les conflits qui s’annoncent n’est pas sans signification. Elle annonce d’abord que le combat sera bien moins déséquilibré qu’il ne l’était jusqu’à présent. Les associations de consommateurs disposent de moyens d’information conséquents et d’une expérience en matière de pédagogie à l’égard du grand public que n’avaient pas les organisations de netizen. Il est donc intéressant de constater combien, depuis plusieurs mois, des organisations généralistes comme 60 millions de consommateurs ou l’UFC Que Choisir montent au créneau sur ces sujets, en attaquant sous l’angle de la copie privée le plus souvent, bien sûr, mais aussi sur un terrain plus juridique en dénonçant la criminalisation rampante du comportement des consommateurs en matière de culture numérique. De leur côté, les organisations de défense des abonnés haut-débit s’inquiètent davantage des menaces que font peser sur les personnes qu’elles représentent les législations à venir s’attaquant aux individus comme producteurs d’information (dans les forums, les blogs, les sites personnels). Ce qui est intéressant, c’est que ni les uns ni les autres ne prennent position au nom des valeurs fondamentales de la démocratie - valeurs dont le Ministre de l’Intérieur a disqualifié l’évocation en la qualifiant de « droit-de-l’hommisme » -, mais au nom des intérêts matériels et immédiats du consommateur numérique. Il est possible que ce type d’arguments porte davantage de fruits que le précédent ; mais son avènement indique la mise en place d’un régime de surveillance généralisée avec le consentement des citoyens, pourvu que leurs passions numériques soient satisfaites. Il est possible et même probable que les autorités et les représentants des consommateurs finissent par trouver un terrain d’entente, autour d’une sauvegarde a minima de la copie privée. Et d’ailleurs, on peut relever que le projet de loi sur le droit d’auteur dans la société de l’information leur donne un gage en tentant d’assainir le régime des sociétés de perception de droits, objets de leurs attaques les plus virulents.

Course à l’armement technologique

- Par ailleurs, il faudra compter avec la poursuite d’une course à l’armement technologique entre éditeurs et utilisateurs dont on a vu les premiers signes cette année : les attaques juridiques contre les premiers réseaux provoquant leur démantèlement, puis les attaques contre les utilisateurs eux-mêmes, puis la dissémination sur ces réseaux de leurres destinés à les rendre moins fiables et performants, puis les intrusions éventuelles dans les systèmes informatiques des utilisateurs afin d’effacer les données protégées, mais aussi la multiplication des systèmes anti-copie. De l’autre côté, les utilisateurs sont passés de systèmes centralisés à des systèmes décentralisés, puis ils ont tenté de protéger leur identité, puis à traquer par un système de référencement les adresses IP d’acteurs indésirables. La prochaine étape est l’explosion du nombre de réseaux d’échanges de fichiers du fait des attaques répétées de l’industrie du copyright contre le réseau Kazaa. En fait, tout se passe comme si c’était un ennemi insaisissable qui était poursuivi, sautant de réseau en réseau à mesure qu’il est poursuivi, et surtout éclatant en une myriade d’acteurs plus petits. Et comme la vitesse d’adaptation des utilisateurs individuels - surtout des adolescents qui constituent la principale cible stratégique de cette industrie est infiniment supérieure à celle des professionnels, il y a des chances pour que la stratégie de harcèlement mise en œuvre par les industriels soit en fin de compte inefficace. Par ailleurs, les actions d’identification et de poursuites légales des utilisateurs conduira certainement ceux-ci à se protéger derrière des technologies de cryptage existant déjà, mais qu’il reste à coupler aux réseaux P2P (Waste et Freenet en sont les premiers exemples). Au bout du compte, il est possible que les grands réseaux anonymes et simples d’accès comme Kazaa et Edonkey finissent par disparaître, laissant la place à une multiplicité de petits réseaux privés et cryptés, mouvant, non permanents, et finalement inaccessibles aux capacités de nuisance des majors. On pourra alors voir se développer des réseaux clandestins de taille petite ou moyenne, dont tous les participants se connaissent directement ou indirectement (un peu sur le modèle de Friendster), et dont l’intégrité est périodiquement remise en cause par des infiltrations et trahisons provoquant leur éclatement et leur reformation perpétuelle.

- A côté de cette guerre perpétuelle entre consommateurs et éditeurs, portant presque uniquement sur des produits très commerciaux - il est aujourd’hui plus facile de trouver Matrix que Le Sacrifice sur Kazaa -, on peut très bien imaginer voir se développer un réseau parallèle de production et de consommation culturelle, fondée sur un autre modèle économique. L’étonnant succès des licences Creative Commons en est un début de preuve. Toute une série de producteurs de contenus - journalistes, écrivains, artistes -, se sont approprié ce système de protection des œuvres qui correspondait à leur désir de diffuser au mieux leurs créations. Le succès de netlabels comme Magnatune par exemple, qui offrent les albums en libre téléchargement mais offrent un système de rémunération des auteurs pour une utilisation commerciale des œuvres, est riche de promesses. Nombre d’artistes disent savoir très bien désormais que leur avenir financier ne passera que par des prestations non numériques - comme les concerts pour les musiciens. Au delà même, auteurs de textes, créateurs de vidéos, journalistes militants, sans parler des programmeurs diffusent déjà leurs œuvres sous des licences libres ou semi-libres. Il est probable que ces circuits de diffusion se développent sans jamais devenir majoritaires, restant perpétuellement « en marge » d’une production destinée à une consommation purement commerciale.

- Mais ce serait une erreur de croire que le développement de réseaux parallèles de diffusion des œuvres et de gestion de la propriété intellectuelle est synonyme de coexistence pacifique avec la culture de masse fabriquée par l’industrie du copyright. Car, mais c’est une question que l’on ne peut voir apparaître qu’à plus long terme, celle-ci a besoin d’un marché unifié et constamment croissant. La fabrication de ce marché passe par la maîtrise de l’environnement de consommation culturelle numérique, c’est-à-dire, entre autres, par la maîtrise des machines elles-mêmes. C’est évidemment ce que l’on voit poindre avec les projets de type Palladium qui ont pour conséquence, sinon pour objectif, d’éliminer les systèmes, les circuits et les comportements marginaux ou concurrentiels à ce type de consommation. La réalisation de tels objectifs passera par la mise en place de mesures techniques, de politiques commerciales et de mesures législatives coordonnées par une alliance nécessaire entre producteurs de contenus commerciaux, éditeurs de logiciels, constructeurs informatiques et fondeurs de composants.

On l’aura compris, la tendance qui se dégage à l’issue de cette analyse "rétro-prospective", est une balkanisation généralisée du réseau dans un contexte de guerre permanente entre ses acteurs. L’avènement de ce que certains des plus pessimistes ont pu qualifier de « moyen-âge informatique » n’est pas sûr, évidemment. Il est cependant le moins improbable au regard de ce qui s’est passé cette année, révélant la mise en place d’une opposition frontale entre des usages fondés sur la mise en commun et l’échange réciproque entre utilisateurs d’une part, et, d’autre part, le principe d’une diffusion massive de produits culturels unifiés pour le plus grand nombre à partir d’un petit nombre de sources.

Crédit photo : © PPD3.com



[1Il faut d’ailleurs rendre à César, c’est-à-dire à Jean-Pierre Cloutier, l’invention de cette superbe homophonie, pour les Chroniques de Cybérie, aujourd’hui malheureusement en suspens

[2La récente enquête du Pew Internet and American life Project montrant que les attaques de la RIAA contre les utilisateurs a entraîné une chute significative de la fréquentation de certains réseau P2P est, d’une part, basée sur une enquête déclarative - qui peut donc simplement signifier que les utilisateurs avouent moins facilement ce type de pratiques, et d’autre part ne mesure pas le report de fréquentation sur d’autres réseaux, en particulier edonkey