es résultats du premier tour des élections présidentielles, en plaçant un leader d’extrême droite en seconde position pour la première fois dans l’histoire de ce scrutin a provoqué un choc considérable et une mobilisation sans précédent pour la défense des valeurs républicaines.
Sur le réseau aussi : le magazine Transfert s’est fait l’écho, tout au long de la semaine, de ces multiples initiatives qui, à l’instar de Liberté-Egalité-Fraternité, appellent à la mobilisation. Christophe Agnus, rédacteur en chef du même magazine appuie ces initiatives et demande d’ailleurs aux internautes d’utiliser l’outil de communication qu’ils maîtrisent bien, mails, forums, et Web, pour diffuser le mot d’ordre, sans se faire trop d’illusion d’ailleurs : « beaucoup de ceux qui ont voté pour l’extrême droite dimanche 21 avril n’ont pas accès à l’Internet » écrit-il dans un éclair de lucidité. Et c’est bien là le problème, ou en tout cas un symptôme majeur du problème. Car, au cours de son développement, Internet en France tout du moins, n’est resté jusqu’à présent qu’un « fétiche » (comme dirait Wired) de plus entre les mains d’une petite élite, que toutes les enquêtes sur le profil sociologique des internautes décrivent de la même manière : diplômée, urbaine, jeune et mondialisée. Celle qui précisément détient déjà par ailleurs les clés de la communication par d’autres canaux : médias traditionnels, réalisations professionnelles, action politique ou associative.
Fracture communicationnelle
Dans cette perspective, il est probable que le vote Le Pen, et plus largement le vote protestataire, au delà de toutes les causes qui ont déjà été évoquées trouve une partie de son explication dans un échec flagrant de la communication politique comme mode de réalisation d’un fonctionnement démocratique au sein de la société. Que des millions de personnes n’aient trouvé à leur disposition que le bulletin de vote du Front National pour exprimer leur sentiment politique, et sans doute leur mécontentement, est significatif de cet échec. La désormais fameuse fracture sociale, qui se double d’une fracture politique, on vient d’en faire l’expérience, repose en dernière instance sur une fracture communicationnelle dont on commence à mesurer les ravages : d’un côté une petite élite socialement homogène qui verrouille les positions et sources de la communication, de l’autre une multitude obscure qui ne dispose d’aucun autre moyen pour se représenter le monde qui l’entoure et de se représenter à elle-même que le 20 heures de TF1, avec les conséquences que l’on sait.
Faillite de la médiation
La médiation de l’information et de l’opinion par des circuits de légitimation complexes et contrôlés est en France une sorte de dogme auquel il est hors de question de toucher : le journaliste, l’homme politique, le leader syndical, le scientifique s’y arrogent plus facilement qu’ailleurs un monopole de diffusion de l’information et d’expression des opinions qu’il est censé à la fois représenter et médiatiser. Il ne fait cependant aucun doute que les instances de médiation traditionnelles se sont effondrées les uns après les autres au cours de ces dernières années. La rupture des circuits d’expression et de légitimation a ouvert un fossé gigantesque entre deux France qui ne se parlent plus depuis longtemps. Les opinions qui ne trouvaient plus à s’exprimer par ces canaux se sont donc rabattues brusquement sur un moyen de communication très limité, très imparfait, parce qu’il n’a jamais été conçu pour cela : le vote. On a beaucoup reproché aux Français ces derniers jours d’avoir « joué aux cons » en instrumentalisant leur bulletin de vote. Mais avaient-ils les moyens de faire autrement quand tout autre mode de communication leur était fermé, quand ils n’avaient aucune autre possibilité pour faire entendre leur exaspération ?
Ce qu’on appelle avec pompe la « société de l’information » reste bien éloigné de la situation française qui reste bloquée sur un modèle communicationnel parfaitement archaïque : une circulation univoque et hiérarchisée de l’information à partir d’un centre qui occupe cette position pour des raisons (historiques et économiques) que rien ne vient légitimer, jusqu’à des périphéries isolées, considérées comme de simples réceptacles consommatrices d’information et de mots d’ordre, structurellement dans l’incapacité de pouvoir répondre, exprimer ou échanger quoique ce soit. Jusqu’à présent, le déséquilibre structurel dans la communication était amplifié sinon causé par la configuration technique des moyens de communication : ni les mass média, quels que soient leur support, ni les processus électif ne peuvent techniquement permettre la réalisation d’un grand forum national où chacun exprimerait à l’égal ses positions et espérerait être entendu. De ce point de vue, les nouvelles technologies de l’information peuvent être appréhendées comme un déverrouillage technologique possible de cette dissymétrie dans la communication politique. Il est désormais techniquement possible de constituer à grande échelle, à l’échelle d’une nation entière, un dialogue entre les citoyens, de mettre sur pied des lieux d’expression et de négociation à propos des grandes et petites orientations que peut prendre le gouvernement de la nation.
Déterminisme technologique
Mais, toute l’histoire des techniques le montre, il n’y a pas de déterminisme technologique. De par sa seule existence, une technologie ne change pas une réalité sociale, tant qu’elle ne correspond pas à des pratiques et conceptions nouvelles. Si l’on passe rapidement en revue les différents domaines dans lesquels les nouvelles technologies ont été récemment introduites, on se rend compte que bien peu en ont profité pour évoluer réellement. Bizarrement, c’est l’administration qui est le mieux placé pour le faire aujourd’hui, car elle s’est engagée dans un projet ambitieux de service à l’usager pour le moins prometteur. Les derniers rapports sur le sujet (Rapport Carcenac, rapport Truche) sont d’ailleurs fort clairvoyants en la matière : le basculement vers l’administration électronique n’a de sens que si elle fournit l’occasion d’une réorganisation en profondeur de ses services. Une chose que manifestement n’ont pas compris les acteurs de la vie politique. Les sites de campagne ne furent, une fois de plus, que des vitrines, simples portages chics de plaquettes électorales surannées. La presse spécialisée a suivi avec passion l’expérience de vote électronique qui s’est déroulée à Vandoeuvre, sans se demander une seule seconde ce que ce système pouvait bien apporter de neuf à part un dépouillement des suffrages plus rapide. Autre initiative plus ancienne, le site Expression publique, constituait a priori une approche originale de la question de la communication politique puisqu’il se proposait d’organiser le débat public sur différentes questions et d’en porter les résultats auprès des « décideurs » ; pourquoi pas après tout. Mais l’approche retenue, sous forme de questionnaires fermés donnant lieu à des résultats chiffrés ressemblant à l’extrême aux sondages classiques clôt encore une fois la porte au dialogue.
Pourtant, il est des expériences réussies qui ont montré que les nouvelles technologies pouvaient, intelligemment utilisées, considérablement rapprocher citoyens et élus, recréer des circonstances favorables à un débat permanent et à la mise en place de processus de co-décisions performants : les systèmes locaux d’Issy et de Parthenay, les structures de consultation mises en oeuvre sur des sujets très techniques comme le logiciel libre, la démocratie électronique ou ceux que traite le Forum des Droits sur Internet en sont de bon représentants, mais très limités et isolés.
Un nécessaire aggiornamento
Nouvelles technologies, vieilles idées. Telle semble être la loi de la démocratie électronique en France, et plus largement de la démocratie tout court, dans l’état actuel des choses. Et l’actuelle polarisation du débat public dans la préparation du second tour des élections présidentielles n’arrange pas les choses car l’ensemble des analystes et acteurs de la vie politique est en train de perdre de vue la réalité de la fracture qui est à la source de la situation que nous connaissons. On ne pourra cependant pas faire l’économie d’un réflexion approfondie sur elle ; sous peine de voir se rejouer le même drame que celui que nous avons vécus, en pire peut-être. Et on ne pourra faire l’économie d’un véritable plan de sauvetage du débat démocratique, qui pourrait, pourquoi pas ? s’appuyer en partie sur la mise en oeuvre à grande échelle de moyens de communication électronique dans le cadre d’une consultation politique permanente. Pour cette partie là, trois impératifs devront être réalisés : une politique volontariste de réduction de la fracture numérique, sur le plan matériel évidemment mais aussi de la formation ; la mise en place d’instances et de procédures de débats et de consultation pouvant réellement influer sur les décisions politiques, un élargissement rapide du champ médiatique, où l’information et les opinions circuleraient de manière plus égale, seraient plus diversifiées, plus respectueuses de l’ensemble des sensibilités présentes au sein de la nation. Il ne s’agit ici que dune petite partie, celle qui nous concerne sur ce site, d’un programme plus vaste, d’un nécessaire aggiornamento de notre vie démocratique. Le scrutin de 21 avril l’a montré, il y a urgence ; au moins autant que celle de voter républicain le 5 mai.