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La Géopolitique d’Internet

samedi 21 septembre 2002, par Pierre Mounier

Internet ou le sixième continent : le cyberespace a beau être un espace virtuel, il ne s’en trouve pas moins, comme tout territoire, au centre de conflits majeurs entre des acteurs qui mettent en oeuvre à son sujet des stratégies de prise de contrôle qui ne sont pas sans ressemblance avec ce qui se déroule dans l’espace physique. C’est le pari de Solveig Godeluck, journaliste spécialisée en nouvelles technologies de le démontrer dans le livre qu’elle publie sous un titre évocateur : La Géopolitique d’Internet.

La grande majorité des ouvrages sur l’histoire ou les problématiques relatives à Internet s’appuient sur une approche unilatérale : strictement économique la plupart du temps, mais aussi politique, ou sociologique selon la formation de celui qui l’écrit. Dans son ouvrage, Solveig Godeluck tente de dépasser la partialité de ces points de vue, en s’appuyant sur une discipline relativement large - faut-il parler de méta-discipline ? - qui s’appuie sur la plupart d’entre elles pour dégager les enjeux de pouvoir liés au contrôle territorial. Dans ces conditions, et étant donné la nature particulière du « territoire » Internet, l’application de la géopolitique à un espace qui peut apparaître comme purement métaphorique de prime abord, soulève un certain nombre de questions.

- L’hypothèse géopolitique

Un des grands mérites du livre de Solveig Godeluck est de valider son postulat : oui, Internet est au centre d’enjeux « géopolitiques » ; et ce pour plusieurs raisons : d’abord, parce que sous l’espace virtuel, on ne peut ignorer la réalité physique des infrastructures qui le font exister. Le développement des réseaux, leur configuration, la nature et la nationalité des opérateurs économiques qui supportent les frais d’investissement, celles des fournisseurs de matériels, tout cela ne peut être ignoré ; et ce d’autant moins que la structuration physique des réseaux et leur répartition sur la surface de la planète trouvent leur miroir exact dans la structuration et la répartition des flux de données qui signalent les usages. Ensuite, il existe bien une « géopolitique » d’Internet dans la mesure où les acteurs qui s’affrontent dans l’arène sont les mêmes que ceux que l’on retrouve dans nombre de conflits de même nature ailleurs : acteurs étatiques d’une part, mais aussi économiques, et enfin les habitants eux-mêmes de ce territoire, non pas simplement les usagers, mais surtout les plus actifs d’entre eux, qui se considèrent comme les citoyens d’un nouveau monde. Dernier argument en faveur d’une géopolitique d’Internet, la notion de « technopouvoir » proposée par le sociologue américain Tim Jordan, permet de mettre en évidence la dimension idéologique et culturelle des plus importantes des décisions prises à propos d’Internet.

- Emergence d’un technopouvoir

Le technopouvoir, c’est très exactement l’outil qui permet aux valeurs sociales de prendre corps, de s’incarner dans la vie quotidienne par le biais de la technologie. On sait à quel point son maniement est difficile car il ne se résume pas à dire que la technologie est idéologique. Mais c’est une des qualités de Solveig Godeluck que de savoir l’utiliser pour montrer les enjeux politiques et sociaux qui se cachent derrière les débats en apparence très techniques qui agitent les acteurs d’Internet. : la gestion du DNS, les débats sur les standards du réseau, les technologies de cryptage et de gestion des informations personnelles, ou encore les dispositifs anti-copie. Ces questions opposent férocement marchands et « colons » du réseau, puisque c’est par ce terme que l’auteur désigne les utilisateurs les plus actifs du réseau, ceux qui refusent d’être réduits au rang de simples usagers de réseaux privés, mais se pensent en citoyens d’un monde numérique, dotés de droits qu’ils se proposent de défendre.

- Le retour des nations

Mais les enjeux géopolitiques d’Internet ne sont pas entièrement déterritorialisés, on l’a dit. Leur compréhension passe aussi par l’analyse des stratégies que mettent en oeuvre les Etats-nations : les serveurs et les réseaux existent bien quelque part. Comme tels ils sont susceptibles d’être soumis au pouvoir réglementaire des Etats souverains sur les territoires qui les hébergent. Contrairement à ce qu’on a dit, les lois nationales s’appliquent sur Internet, mais, et c’est toute la différence avec un contexte traditionnel, elles s’appliquent quelquefois au-delà du territoire national. D’où la recrudescence de conflits entre ensembles géopolitiques qui savent que s’ils veulent avoir une chance de faire respecter leur loi sur leur territoire, ils doivent chercher à l’imposer au-delà, pour les questions qui touchent à Internet tout du moins. Les conflits qui opposent l’Union européenne et les Etats-Unis sur la sécurité, la confidentialité des données, le droit d’expression, le droit d’auteur ou la brevabilité logicielle partent tous de là. Et dans cet espèce de lutte d’influence entre les deux sous-continents, les attentats du 11 septembre en déclenchant ce que S. Godeluck appelle « la panique cybercrime » a fortement déséquilibré le rapport de forces.

Ce point commence à être relativement connu. Ce qui l’est moins, c’est la situation dans d’autres pays, notamment non-occidentaux, et en particulier la Chine où les taux d’utilisation du nouveau medium connaissent une croissance ahurissante. En s’appuyant sur les données publiées conjointement par RSF et feu le magazine Transfert dans un rapport explosif intitulé Les Ennemis d’Internet, Solveig Godeluck décrit avec finesse le fonctionnement du véritable Big Brother que le gouvernement chinois a su mettre en place sur son réseau, avec l’aide évidemment des entreprises occidentales. A tous les doux rêveurs et les idéalistes, le « panoptique chinois » comme l’appelle l’auteur, rappellera utilement qu’Internet n’est pas une technologie libertaire per se, mais qu’elle peut être transformée en redoutable machine à surveiller les dissidents.

- La cause perdue des netizens

En expliquant les enjeux géopolitiques qui se cachent derrière les arides discussions techniques qui concernent Internet, Solveig Godeluck fait oeuvre utile : elle montre que ces discussions doivent sortir du cénacle restreint de spécialistes où elles sont maintenant confinées. Les décisions des « régulateurs » ou plus simplement du législateur ne pourront être équilibrées que si elles sont éclairées par des débats publics où participent les citoyens. Force est de constater que ce n’est pas le cas aujourd’hui. Et la journaliste d’exhorter les « colons » à sortir de leur univers tout-numérique pour agir dans la Cité. Comment ? Peut-être en créant un parti politique, un « e-parti », dont l’objectif serait d’établir une passerelle entre les débats du monde en-ligne, que ne connaissent que ceux qui sont en ligne, et le débat politique classique qui ignore superbement ces questions. On peut être sceptique sur la pertinence d’une telle suggestion. On ne peut l’être sur le constat à partir duquel elle se construit : l’inefficacité totale des actions de résistance entreprises par les colons d’Internet contre les menaces qui pèsent sur leur espace vital. Et l’enjeu de ce combat n’est pas mince rappelle Solveig Godeluck : car les débats qui concerne Internet ne font que préfigurer ceux que nous connaîtrons tous demain.

La Géopolitique d’Internet, publié par les Editions La Découverte est accompagné d’un site spécifique

Messages

  • internet est tout aussi virtuel que le téléphone : les tecnologies mises en jeu sont aussi compliquées, mais que ce soit au bout du fil ou de l’email, il y a toujours une personne réelle. La virtualité d’internet est une posture idéologique ayant pour but de rendre le débat caduque sur ce nouveau média.

    Un média est un vecteur d’idée avant tout. La presse au siècle des lumières a permis à de nouvelles idées d’apparaître, et seul la régulation par des cartels de presse/distributions a fait diminuer la virulence des infos transportées par les médias. Aujourd’hui internet n’est finalement qu’une presse peu chère, et encore libre. La convergence des médias et du contenu si chère à Vivendi, AOL, MSN, ainsi que la privatisation de sa colonne vertébrale (internet2) viendront à bout à nouveau de l’expression publique.

    Bref, parler de monde virtuel est en soi le germe de la défaite future des « netizens ». Sachons reconnaître quand l’histoire à des hoquets et arrêter de faire croire à la nouveauté du phénomène internet, car derrière sont des Hommes réels avec une idée vieille comme le monde : être un peu plus maître de son destin.
    C’est pour ça que je suis un peu embêté quand de nouveaux apôtres viennent défendre une cause en commençant en préambule par un postulat qui lui nuie d’office.

    Et ce commentaire, il est virtuel ?

  • Hello,

    soyons précis : la citation exacte est « le cyberespace a beau être un espace virtuel ». Je parle donc du cyberespace, pas d’Internet en tant que tel. Le cyberespace n’est pas une technologie, ce n’est pas un réseau, ce n’est pas un usage, c’est donc quelque chose de tout à fait incomparable avec le téléphone ou l’imprimerie ; c’est une représentation idéologique d’une ensemble de technologies et usages de ces technologies.

    Quand je dis que le cyberespace est « virtuel », je ne dis pas qu’il n’existe pas, qu’il est imaginaire ou je ne sais quoi ; je dis qu’il possède des propriétés qui le différencient radicalement des espaces physiques. J’ai détaillé ces propriétés au début de [l’article sur l’ICANN->http://www.homo-numericus.bonidoo.net/article.php3?id_article=89. Mais en même temps, c’est une sorte d’espace, contrairement au téléphone ou à l’imprimerie. Pour aller vite, S. Godeluck appelle les netizens des « colons », parce qu’il « habitent » en quelque sorte le cyberespace. Cf. Barlow. On est d’accord ou pas avec eux, mais c’est une représentation d’Internet qui existe et qu’il faut prendre en compte.

    Et puis flûte, je ne suis pas un « nouvel apôtre », j’essaie juste de décrire l’environnement « virtuel ».

    Et puis aussi : il faut prendre en compte la situation historique. Dire que le combat des netizens n’est qu’un vieux problème de liberté de la presse est généralement vrai et historiquement faux. Si les netizens se sont constitués en mouvements spécifiques, avec des problématiques spécifiques, c’est bien parce que les défenseurs traditionnels de cette liberté (et des droits civiques) ont absolument failli lorsqu’il s’agissait de défendre la liberté dans le « cyberespace » : en France, c’est absolument évident (je pense en particulier à la Ligue des Droits de l’Homme) où tout le monde est très sourcilleux sur la liberté du Monde (qui n’en abuse vraiment pas), mais s’en contre-fiche dès qu’il s’agit d’un site Web (où il est bien plus important de faire la chasse aux pédo-nazis). Les seuls à avoir fait le pont entre les deux univers, c’est RSF évidemment, qui passent pour des anarchistes enragés et marginaux.

  • LO,

    En fait je n’avais pas réalisé que vous aviez écrit l’article sur la gouvernance d’internet que j’ai adoré. Maintenant que j’ai une plus grande connaissance de ce que vous voulez dire je vous rejoint sur le thême général de l’article.

    Néanmoins, sur le cyberespace objet non-identifié pour lequel il n’y a pas de précédent je suis géné : ceux qui l’ont créé ce sont appuyés sur un modèle pré-éxistant. J’avancerais l’hypothèse que le cyberespace est basé sur un modèle universitaire idéal. En utilisant les catégories de Mintzberg internet il s’agirait d’une adhocratie opérationnelle. Elle fonctionne sur un système d’ajustement mutuelle. La difficulté pour catégoriser le cyberespace réside dans le manque de formalisme des règles et la décentralisation des circuits de décision.

    Ce qui implique une forte capacité à innover, mais une très faible capacité à faire émerger un consensus d’action unique. En tout cas c’est l’opinion que je défend.

    Enfin, il est vrai que vous n’avez rien à voir avec les nouveaux apôtres du web : vous argumentez vos propos. Au temps pour moi.

    PS : pourriez vous donner les références sur Barlow, et préciser ce que RSF veut dire ?

    Voir en ligne : L’ICANN : Internet à l’épreuve de la démocratie