Comprendre la révolution numérique

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Le don numérique : délire artistique, utopie scientiste ou réalisme économique ?

dimanche 12 mai 2002, par Christophe Espern

« Une société montre son degré de civilisation dans sa capacité à se fixer des limites. »
Cornélius Castoriadis - Philosophe et psychanalyste

En novembre 1998, une conférence se réunit à Bangalore, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel (Unido). A l’issue de cette réunion, les participants adoptent un texte connu sous le nom de déclaration de Bangalore. Les grandes lignes : l’accès à l’information est une clé du développement ; parmi les champs d’application prioritaires des nouvelles technologies doivent figurer l’agriculture, la santé, l’éducation ... Cet appel n’exclut pas un certain protectionnisme avec l’idée que les gouvernements doivent promouvoir le développement d’industries locales (hardware) et qu’ils doivent "protéger les produits indigènes des pratiques commerciales injustes". - Mathieu Braunstein - Télérama - 4 au 11 mai 2002.

Ce document est un complément à l’article "De l’art et de la méthode" qui expliquait pourquoi, à mon avis, les brevets logiciels sont une atteinte à la liberté de création et donc à la liberté d’expression. En conclusion, j’énonçais le fait que le don numérique est une réalité. Pour compléter cette réflexion, j’ai décidé d’écrire ce texte qui essaye d’expliquer pourquoi certains développeurs distribuent systématiquement leur code source et donnent donc ce que d’autres vendent. Ce document ne couvre que le don numérique de logiciels. Notez que le don numérique peut également concerner la musique, les écrits, les films et toute oeuvre susceptible d’être numérisée et diffusée sur le réseau.

La notion de don numérique se retrouve dans deux textes importants de la culture hacker : "A la conquête de la noosphère" de Eric S. Raymond et "L’économie du don high-tech" de Richard Barbrook. Ce dernier texte est une compilation du livre "Holly fools : a critique of the avant-garde in the age of the Net" (Verso, Londres, 1999) . Richard Barbrook adopte une approche politique et idéologique alors que Eric S. Raymond privilégie l’analyse anthropologique et sociologique. Les deux auteurs démontrent que le don numérique est une réalité à travers plusieurs exemples et font tous deux un parallèle avec certaines tribus polynésiennes où le don était devenu à la fois une forme d’expression sociale et une façon d’affirmer sa richesse, qu’elle soit matérielle ou morale. L’économie du don tribal cimentait la paix sociale chez des peuples guerriers où le conflit résultait parfois plus du péché d’orgueil que de besoins physiques.

- L’altération de l’égo

Dans son texte, Eric S. Raymond explique clairement certaines motivations sous-jacentes au don numérique. Sur Internet, le don est la seule forme de reconnaissance sociale. Les hackers donnent pour partager mais aussi pour satisfaire leur égo et valoriser leurs créations. A l’instar d’un peintre acceptant la critique, un développeur de logiciels ouverts se soumet au jeu des réputations en exposant ses oeuvres sur la toile. Par cette exposition, le développeur espère recevoir des encouragements, des compliments mais surtout des contributions. Le don numérique n’est pas qu’un don altruiste, comme tout don, il est aussi interactif, l’interactivité est juste augmentée par la nature de l’oeuvre logicielle. Les utilisateurs séduits peuvent se transformer en béta-testeurs, en traducteurs, en mécènes ou même en co-auteurs. A la fois artiste et scientifique, le développeur est donc en recherche permanente de collaborations. Lorsqu’il distribue son code source, il attend un retour de la part de ses pairs et espère asseoir sa réputation. Par ses contributions à des projets tiers, il cherche à étendre sa renommée et à accroître son sentiment d’appartenance à la communauté.
Dans un monde virtuel, les contraintes physiques et matérielles sont par nature absentes, la seule pénurie existante est celle des compétences. Les tarifs horaires de certains développeurs ne font que confirmer un mécanisme économique pourtant accepté de tous : le talent est rare, donc cher. Un développeur talentueux peut résoudre un problème en quelques minutes quand d’autres n’y arriveront jamais. Comme des artistes capricieux, ils se réservent alors le droit de faire payer, voire de refuser une demande qu’ils jugent inintéressante, peu valorisante ou contraire à leur éthique personnelle. Parfois conscients de cette absence de mérite, ou peut-être aveuglés par un égo sur-dimensionné, certains développeurs ne conçoivent pas de vendre ce qui ne leur coûte pas.

A ces sentiments diffus de culpabilité et de supériorité se superpose ce que certains appellent la déontologie. Les développeurs sont parfois des artistes, parfois des scientifiques mais ils restent des informaticiens, des techniciens de l’information, des gestionnaires de savoir. Ils se doivent donc d’être professionnels et responsables quand ils exercent leur activité pour des entreprises ou pour des administrations. Les administrateurs réseaux ont su percevoir bien avant les juristes que certains emails relevaient de la correspondance privée, certains d’entre eux se sont opposés à la mise en place de systèmes de surveillance au sein de leur propre société. La levée de boucliers contre les brevets logiciels et la promotion des logiciels ouverts ne sont peut être que l’expression d’une certaine conception de l’intérêt général au détriment d’intérêts particuliers.

- Du marxisme au scientisme

Dans son texte "L’économie du don high-tech", Richard Barbrook cherche à démontrer que le don numérique va permettre de réaliser le rêve des anarcho-communistes en permettant une collectivisation des moyens de production logiciels et en instaurant une économie du don côtoyant, ou plutôt s’imposant, à l’économie capitaliste contemporaine. Toutefois, si une grande partie du texte est parfaitement exact, Barbrook ne semble pas appliquer exactement la méthodologie marxiste dans la mesure où il ne relève pas plusieurs contradictions, ou du moins les éludent en quelques phrases rapides parfois même erronées.

Comme l’explique très clairement, Henri Lefebvre, marxiste convaincu, professeur d’Université à Nanterre et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, la méthode marxiste utilise un mécanisme d’analyse appelée méthode dialectique qui consiste à analyser la réalité par l’utilisation systématique de l’opposition : le but est de retrouver l’unité de la réalité, c’est à dire son mouvement par la recherche de ses contradictions. Le marxiste doit s’attacher à rechercher le devenir de la réalité et non son état présent, et le tout en toute objectivité. Pourtant, Barbrook semble oublier un point fondamental, la valeur ajoutée d’un logiciel ne vient pas du logiciel mais de l’auteur ou plutôt des auteurs. Un développeur est un ingénieur plus qu’un ouvrier, un universitaire plus qu’un prolétaire et les logiciels ne sont pas des chaînes de montages mais des oeuvres artistiques et/ou scientifiques. Marx a appliqué la méthode dialectique en étudiant le travail manuel, pas le travail intellectuel et encore moins la démarche de l’artiste ou bien celle du chercheur. Chercher à démontrer que la matière et l’esprit relèvent de la même sphère est une analyse erronée qui n’est finalement pas si loin de certaines thèses pro-brevets : si la finalité est tout autre, l’analyse est similaire, les comparaisons identiques. Comme le dit très humblement, Linus Torvald, tout développeur cherche à se hisser sur l’épaule des géants, et la beauté, serait t-elle seulement fonctionnelle ou technique, reste subjective, la découverte, l’illumination ou le pas de géant, hélas, peu reproductibles.

Cependant, Barbrook ne se trompe pas complètement car il parle d’anarcho-communistes, et pas de communistes, comme certains semblent le penser. Le don numérique est un acte pouvant être vu comme anarchiste car c’est bien un acte individuel fort et qui, contrairement au don tribal, peut être unilatéral, c’est à dire n’amenant pas systématiquement à contrepartie, ou du moins pas de la part de l’individu, de la lignée ou de la tribu recevant le don. Sur Internet, on prend à tous, on rend à tous et on donne à tout le monde. Le don numérique est un don qui ne s’incarne que comme un choix personnel du donneur, dans son copyright ou son copyleft, dans son nom dans le fichiers de contribution, ou comme résultat d’une recherche sur Google : ce n’est que l’expression de la volonté d’exister dans un monde anonyme, mouvant, insaisissable, plus idée que matière car enfin libéré des contraintes matérielles : le réseau est devenu spirituel, le logiciel fétiche, terme pourtant honni pour tout marxiste avoué. A prendre ici, toutefois, dans son sens religieux et non économique.

- Homo Numericus : quand le primate s’éveille
L’erreur de Barbrook, dans un but pourtant louable, est d’analyser le don numérique en adoptant une approche uniquement politique et économique en oubliant que la vision de l’anthropologue ou du médecin seraient sans doute utile. Le don numérique est un acte social résultant de mécanismes psychologiques, les neuro-biologistes, appellent cela un état de conscience, un état biologique impliquant connexions neuronales et échanges chimiques, une mise en condition de l’homme face aux stimuli de l’environnement mais résultant, aussi, de son interaction avec ses congénères. Athée convaincu, Jean-Pierre Changeux, neurobiologiste et auteur de deux ouvrages parfois controversés, voire taxés de scientistes, déclarait récemment qu’il pensait sincèrement que certains mécanismes du cerveau ne pouvait être étudiés, ou du moins compris, car relevant de ce qu’il aime appeler la mémoire collective, ou la culture, pour éviter tout mot ayant un sens moral. Le don numérique échappe à toute analyse économique, l’échange n’est pas quantifiable car spirituel, virtuel, et non matériel, l’un des rares dons dits purs avec la prière et la reproduction.

L’analyse marxiste, tout comme la vision capitaliste, échouent car elles refusent de voir en l’homme autre chose qu’un objet, un produit, un élément causal. Si Henri Lefevbre précise, dans son livre "Le marxisme", qu’ "il faut éviter d’employer, en économie politique, les méthodes qui permettent de découvrir les lois physiques ou chimiques", l’inverse semble tout aussi vrai et l’on pourrait ajouter que l’étude de la psyche échappe, par nature, à toute vision matérialiste. Si Jean-Pierre Changeux déclare que "l’homme vient de la matière", il ne nie pas l’esprit. De même, les comparaisons avec l’économie du don tribal relève de l’anachronisme, voire de la mystification. Tout comme Mauss fut mystifié par les maoris lorsqu’il crût voir une autonomie spirituelle dans les objets échangés lors des cérémonies de dons, les potlachs, Barbrook est mystifié par les hackers quand il voit dans le don numérique un acte uniquement politique et dans les logiciels, l’arme révolutionnaire, si longtemps attendue.

Dans son ouvrage "L’énigme du don", Maurice Godelier, anthropologue et écrivain, explique comment Levi-Strauss avait perçu l’erreur de Mauss lorsque se dernier écrivait, dans "Essai sur le Don" :
"On peut pousser plus loin l’analyse et prouver que dans les choses échangées au potlach, il y a une vertu qui force les dons à circuler, à être donnés et être rendus".
Ce à quoi Levi-Strauss répondit :
" Cette vertu - qui force les dons à circuler- existe t-elle objectivement, comme une propriété physique des biens échangés ? Évidemment non."

Levi-Strauss affirme que Mauss s’est trompé car il n’a pas su percevoir le fait que, au delà de la chose échangée, c’est l’échange qui "constitue le phénomène primitif, et non les opérations discrètes en lesquelles la vie sociale les décompose." Mauss fut dès lors taxé d’analyser des sociétés tribales avec un regard d’Occidental, à une époque où le capitalisme était perçu comme la voie économique la plus naturelle, la plus réaliste. Toutefois, Maurice Godelier rappelle que Mauss avait su conserver le recul et l’humilité nécessaire aux scientifiques, et plus particulièrement à ceux qui étudient un sujet plutôt qu’un objet, une société plutôt qu’un système. Et de citer Mauss, au sujet de l’homme, cet "animal économique" :
"[...] l’homme a longtemps été autre chose ; il n’y a pas bien longtemps qu’il est une machine, compliquée d’une machine à calculer".

Le psychologue Abraham Maslow a mis en évidence que l’homme, animal social et conscient, ne satisfait pas que de la résolution de ses besoins physiologiques, l’évolution de l’homme passe par le cérébral, par le psychologique et par l’humanité. Chétif, peu armé, mal protégé, l’homme a su trouver d’autres armes pour continuer sa lutte en tant que mammifère, il a développé l’état de conscience et a poussé la sociabilité à son paroxysme en inventant le langage, le mythe, l’économie, l’art, la science et le progrès social. Comme l’a dit Jean-Paul Sartre, il semble bien que, chez l’homme, "l’existence précède à l’essence" et, si l’homme est bien l’avenir de l’homme, c’est plus par son cerveau que par son sens moral.

- Culture du profit, économie du don

Dans son livre, "La fin du Travail" écrit en 1995, Jéremy Rifkin, économiste américain, démontre que la révolution numérique risque de porter au pouvoir, non pas le peuple mais ceux qu’il appelle "les manipulateurs d’abstractions". Reproduisant les schémas des révolutions agricoles et industrielles, la révolution numérique écarte peu à peu des millions de personnes de la sphère du travail. Les discours rassurants des politiques et des éditeurs ne sont qu’un leurre face à la réalité quotidienne. Tout comme le tracteur et la chaîne de montage, les logiciels sont des tueurs d’emploi, l’employé du tertiaire et le cadre moyen sont les premiers touchés. L’ordinateur automatise le travail intellectuel et les technologies logicielles simplifient radicalement la chaîne de décision.

Rangement, classement, re-saisie, mise en forme sont autant d’activités désormais dévolues aux machines. Les outils d’aide à la décision, les systèmes-experts et les agents intelligents commencent à automatiser des processus de réflexion et d’analyse. Seuls face à leurs écrans, les logisticiens, les décideurs et les ingénieurs gèrent des entrepôts, des entreprises et des chaînes de montages délocalisées où le robot s’est trouvé un fidèle compagnon : le logiciel. Transmettre un ordre par email à 30 personnes ou passer une commande sur Internet sont d’autant d’actes quotidiens qui demandaient auparavant intervention humaine. Les logiciels accroissent la rentabilité et la productivité en éliminant les frontières spatiales et temporelles, ils restreignent progressivement l’espace productif de l’humain à la sphère de l’intellect et creusent la fracture sociale plus qu’ils ne la comblent. Les possédants ne vont pas partager pouvoir et capital avec le peuple mais avec les savants et les créateurs, désormais courtisés comme de jeunes demoiselles. Et alors que certains engraissent dans ces riches pâturages, d’autres préfèrent donner pour que tous puissent manger.

Le don numérique est un mécanisme de régulation économique et social relevant, à la fois, de la conscience et de l’inconscient. Comme le précise un intervenant du film "Linux : the movie", les logiciels ouverts représentent le plus gros transfert technologique entre Nord et Sud de l’histoire de l’humanité. L’activité logicielle est une activité valorisante pouvant facilement être délocalisée, peu polluante et synonyme de forte valeur ajoutée. Si les infrastructures nécessaires sont déployées et financées par les pays riches, les pays émergents pourraient alors devenir des acteurs majeurs de l’économie numérique. Nul besoin de quitter son pays ou de tolérer un tourisme dégradant pour pouvoir développer son économie, l’arrivée de capitaux étrangers favorisera sûrement l’ensemble de la région et les pays voisins, peut-être sous-développés, pourront peu à peu rattraper leur retard. Le fait que de plus en plus de sociétés françaises fassent appel à des tchèques ou à des indiens pour développer et maintenir leurs logiciels semble une bonne chose pour les pays concernés. Certes, le salaire des développeurs français risque de chuter un peu et certaines entreprises essayent parfois d’exploiter ces développeurs "off-shore". Toutefois, la dynamique est positive car elle préserve les hommes et non les capitaux. Du don numérique découle la connaissance, la croissance et l’emploi.

"La fin du travail" était un livre visionnaire qui lors de sa sortie déclencha de vives polémiques. Rifkin fut taxé de pessimiste, voire de chevalier de l’apocalypse. Pourtant Rifkin ne décrit pas la fin du monde mais seulement la fin du travail. Le progrès technologique a pour but d’émanciper l’homme des contraintes physiques. Ne plus se baisser pour ramasser le bois, laisser les tâches difficiles et ingrates aux machines, calculer en quelques secondes ce qui prenait des jours il y a quelques années. Dans sa conclusion, Rifkin expose que les hommes se trouvent désormais confrontés à leurs rêves, à eux de les transformer en réalité et pas en cauchemar pour des millions de semblables. La force de travail n’est pas une valeur sociale en tant elle même et elle ne l’a jamais été. Des métiers difficiles, fatigants et usants sont payés faiblement alors que d’autres permettent de gagner des millions grâce à une simple idée ou un tout petit clic. Le capital devient lui aussi virtuel, l’oisiveté, le consumérisme s’érigent en dogme : les valorisations boursières des entreprises ne représentent plus la réalité, mais seulement les fantasmes de quelques arrivistes, grisés par tant d’automatismes.

- Donner pour évoluer

De tous temps, les artistes et les scientifiques ont pu exercer un pouvoir à la fois sur le peuple et sur les politiques. Les prises de position, les pétitions, le refus de collaboration sont autant d’actes citoyens pris par ceux, qui par chance ou par hasard, ont eu accès au savoir, à la culture ou à la renommée. La révolution numérique les place de nouveau en médiateurs et de leurs comportements risque de découler un des deux scénarios entrevus par Rifkin : le chaos ou l’éthique. Le chaos sera le fruit de ceux qui pensent naïvement que la révolution numérique est une révolution du peuple, mais aussi de ceux qui envisagent la sphère des idées comme un espace marchand. Les premiers se trompent car nul ne peut nier que le numérique est un produit de luxe sur une planète où l’eau vient encore à manquer. Parler de liberté logicielle est parfois indécent dans un monde où règnent toujours esclavagisme et censure politique. Les seconds sont aveuglés par les enjeux économiques et les profits individuels. Les brevets logiciels amènent à une réflexion comparable à celle sur la brevabilité du vivant : si le monde n’est pas une marchandise, l’homme n’est pas une matière première.

Autoriser les brevets logiciels condamnerait les pays émergents ou sous-développés à rester au bord des autoroutes numériques et accentueraient encore les inégalités et la fracture sociale. De même, certaines positions radicales sur la prétendue liberté logicielle relèvent de l’inconscience. Les hackers sont, pour la plupart, au sommet de la pyramide sociale telle que la définie Maslow. Un bon développeur américain pourrait faire vivre plusieurs familles afghanes pendant un mois avec 10% de son salaire. On donne ce que l’on veut. On donne aussi ce que l’on peut. La liberté, l’humanité, s’éprouve par le choix, non par l’obligation. Le don numérique doit rester un acte réfléchi et volontaire et ne doit pas devenir une contrainte légale ou morale.
Le juriste, le législateur doivent se contenter d’offrir la possibilité aux auteurs de donner, tout en les protégeant, eux et leurs utilisateurs, contre un Marché virtuel, mais parfois tout-puissant. Toute idée de brevabilité logicielle doit être évacuée car synonyme de terrorisme intellectuel et de censure juridique. De même, les instances européennes et internationales doivent tout faire pour juguler "la fuite des cerveaux", en finançant les programmes de formation et d’assistance et en favorisant les transferts de compétences. Au delà des cerveaux, il y a des hommes, des familles, des peuples à nourrir.

Comme toujours, l’équilibre entre intérêt général et libertés individuelles est difficile, de chaque côté guette l’extrémisme, le populisme ou l’intégrisme. La raison doit l’emporter sur l’utopie, la compréhension sur le profit : économie et culture du don ne doivent pas être s’exclure mutuellement. Si l’esprit se nourrit d’idées libres et volages, la production intellectuelle reste une production individuelle, un acte personnel et créatif. Nier l’originalité de la création logicielle revient à nier le peu d’humanité que les machines nous laissent. Le progrès social ne viendra ni des logiciels, ni du réseau, et encore moins de licences exclusives ou de brevets égoïstes. Les technologies de la communication et de la transmission sont faites par des hommes et pour des hommes.

Comme la naissance, le potlach ou la quête, le don numérique est un don biologique, un réflexe animal, visant à se construire en tant qu’individu face à l’humanité et façonnant, par la même, l’humanité toute entière. Acte individuel ayant une portée collective, le don numérique témoigne de la prise de conscience que du partage résulte la cohésion et que de la cohésion résulte l’intégration. Donner pour recevoir, recevoir pour donner, donner pour soi-même et donner pour les autres : le don est peut-être un élément de ce que Jean-Pierre Guillemaut a appelé "le principe d’humanité". Dans son livre, l’écrivain essaye de comprendre ce qu’il reste à l’homme, confronté à sa propre conception de l’humanité et cherchant son chemin entre thérapie génique, industries pharmaceutiques et dérive eugénique. Tout comme lui, on pourrait conclure en citant Peter Kemp dans "L’Irremplaçable : une éthique de la technique" :
"On traite l’homme selon l’idée qu’on s’en fait, de même qu’on se fait une idée de l’homme de la manière dont on le traite".

- En toute subjectivité

Si l’on n’y prête pas garde, par la faute d’inconscients, de quelques savants fous et de juristes avides, les sociétés trans-continentales pourraient bien devenir des entités contractuelles, autonomes, échappant à la sphère de l’intérêt général et de la légitimité publique, et ce, par le biais du réseau et de montages complexes, à la fois techniques, financiers et légaux. Plus intéressées par les cours de la Bourse que par l’avenir de l’homme, elles oublieront alors les sociétés humaines, qui, il y a bien longtemps, avaient su les créer, sûres de leurs raisons et d’une étrange morale.

Actuellement, à part Dieu pour certains, ou bien l’Amour pour d’autres, les seules mystiques de l’homme restent le capital et la force de travail, les seules réalités auxquelles il se raccroche, pour ne pas évoluer, en bel esprit altruiste plutôt qu’en simple objet, en homme de conscience plutôt qu’en bête de somme. Victime de fétichisme, et d’une grande prétention, il en oublie parfois, qu’il est son propre maître, et non un pauvre esclave, attaché à l’argent, à sa technologie et à sa dialectique, qui, somme toute, ne sont que ses produits, ses anges et ses démons, dont il fixe le prix sans trop y réfléchir, sans vouloir y penser.

Donnez. Donnez ce que vous voulez mais donnez.

A tout le monde, à personne, aux présents, aux suivants.

Comme disait Enrico : donnez, donnez, donnez.

Juste pour le sourire, et la joie dans les yeux :-)


The Bangladore Declaration : Information technologies for developping countries

Libres enfants du savoir numérique- Anthologie préparée par Oliver Blondeau et Florent Latrive- Editions l’Eclat - 2000

Le marxisme - Henri Lefebvre - Presses Universitaires de France - 1997

La fin du travail - Jéremy Rifkin - Editions La Découverte - 1996 - Deuxième tirage

L’énigme du don - Maurice Godelier Editions Fayard - 1997
L’existensialisme est un humanisme - Jean-Paul Sartre - Editions Nagel - 1970

Motivation and Personality, 3rd Edition - Abraham Maslow - New York : Harper & Row, 1987

Le principe d’Humanité - Jean-Claude Guillebaud - Editions Seuil - 2001


Lors de la rédaction, l’auteur a également lu, relu ou consulté

Simputer.org : the benefits of IT can reach the common man
L’objectif du projet Simputer est de proposer un ordinateur de poche (assistant personnel) à un prix bas pour qu’il puisse être utilisé partout dans le monde et notamment dans les pays les plus pauvres. Développé par des des chercheurs indiens, le Simputer (Simple Computer) utilise Linux comme systême d’exploitation et ses spécifications matérielles sont disponibles sous licence SGPL, qui s’inspire de la GPL. L’exploitation des spécifications à des fins commerciales est payant et le prix est différent suivant que le pays demandeur est considéré comme développé ou sous-développé. Le Simputer est l’exemple même du projets fidèle à l’esprit de la Déclaration de Bangalore.

Messages

  • Génial l’article, je suis tombé dessus par hasard, (c’est fou les merveilles qu’on trouve « gratuitement » sur le web, en folatrant au HASARD).

    Depuis longtemps je m’interroge sur le bien fondé du système de rémunération des logiciels par licence d’exploitation. Et même sur la protection des inventions par brevets, aini que la protection de toutes oeuvres de l’esprit : musique, poésie, livres, etc.
    Je n’ai pas de solutions toutes faites, mais en débattre me semble intéressant.

    D’autres part l’esprit est la chose la mieux partagée par l’humain. Je sais, cela frise l’ésotérisme, mais comment expliquer des inventions similaires apparaissant à différents endroits du globe (hors plagiats bien sur). Et autres faits sur des similitudes troublantes d’expériences scientifiques notamment. Pour moi toutes créations est l’émergence de toutes les pensées de tous les individus, dont le créateur et en fait le traducteur.

    Se pose le problême de la rémunération, l’effort réalisé à transcrire ou à interpréter est seul redevable d’un salaire ( le salaire de la sueur). Je trouve anormal que le créateur profite des royalties de l’oeuvre inspirée sans aucune fatigue.

    Ce que le découvreur a trouvé (éthimologie de découvrir : enlever ce qui cache, donc montrer ce qui existe déja) doit profiter à tous ceux qui en sont à l’origine c’est à dire à toute l’humanité.
    Il y a beaucoup de découvreur, mais peu d’élu (peu de lu aussi), pourquoi seul ceux flattant une certaine mode, ou correspondants à une soif économique passagère, pas toujours bénéfique, aurait le droit à une rémunération hors du commun, alors que les autres plus discrets ou plus en avance seraient spoliés.

    Peut-être ces idées incomplètes énoncées là, sont elles éculées, ou au contraire en avance, mais je vous les DONNE.

    JANMARI