Comprendre la révolution numérique

Accueil > Rubriques > Usages > Web indépendant, non marchand et solidaire : gros plan sur un petit monde en (...)

Web indépendant, non marchand et solidaire : gros plan sur un petit monde en ébullition

mercredi 20 février 2002, par Pierre Mounier

En France comme dans d’autres pays, s’est formée au milieu des année 90 une mouvance en partie réactionnelle à l’explosion de la netéconomie, en partie issue d’un monde associatif partiellement institutionnalisé, tissant des liens plus ou moins étroits avec les milieux gouvernementaux dont il est parfois issu. Souvent qualifiée d’"Internet indépendant " par la presse grand public, cette mouvance regroupe des acteurs aux profils très divers, qui parfois n’ont rien à voir entre eux, et qui ont récemment fait l’objet d’un Essai de topologie sommaire dans les colonnes d’uZine. Les hauts lieux, les points de rencontre de l’Internet indépendant se nomment Iris, Vecam, R@S pour les associations, uZine animé par le collectif du Minirezo, LSIjolie, l’Autre Portail, pour les sites Web, Ouvaton, Gitoyen, Globenet pour les prestataires de services, Inms-l, liste de discussion issue des Assises de l’Internet Non-Marchand et Solidaire, où fut récemment débattue l’idée d’une "taxe Tobin" sur les noms de domaines.

- Vacheries

Comme toujours en pareil cas, les rapports entre les différents acteurs de cette mouvance sont étroitement dépendants de leur capacité à se trouver un ennemi commun : au beau fixe en pleine bulle spéculative lorsque tout le monde ne parlait que start-up, investisseurs et cash burn rate, ceux-ci se sont profondément dégradés avec l’effondrement de la net-économie : plus d’ennemi commun, les forces d’acteurs habitués à un positionnement contestataire se sont retournées contre eux-mêmes.

Si les listes de discussion, les forums et les rencontres ont toujours été le théâtre d’affrontements plutôt corsés, la multiplication d’attaques nominales, de vacheries bien tournées et d’accusations plus ou moins détournées sur la liste Inms, sur un site comme uZine ou dans d’autres lieux est significative d’une évolution qu’il convient de comprendre. Car au cœur de ces polémiques, c’est toujours la même question qui revient comme une obsession, celle de l’argent, de l’argent que certains ont et pas d’autres, par des moyens que certains n’ont pas hésité à employer mais pas d’autres, que certains ont pris de bon cœur mais pas d’autres, etc.

Deux textes relativement importants permettent de comprendre l’enjeu d’un débat qui restait jusqu’à présent relativement implicite. L’article publié dans uZine divise fort utilement l’Internet qu’il appelle "citoyen" en trois camps : un secteur associatif institutionnalisé et subventionné, souvent dans la mouvance de la Gauche Plurielle, un secteur proche de l’économie privée, qui n’est pas sans entretenir des relations souvent étroites avec le premier, et un secteur contestataire, qui est lui-même très divisé et s’éparpille en une multitude de groupes parfois très différents les uns des autres.

- Dernière mode

C’est de ce troisième secteur que partent la plupart des attaques, contre les deux premiers, représentés dans la plupart des interventions par l’association VECAM, fustigée pour une trop grande proximité avec les milieux gouvernementaux et la FING, jugée trop proche des intérêts des industriels du secteur. Quel fut l’élément déclencheur de ces hostilités ? La dernière mode de l’"Internet citoyen" qui a remplacé le e-commerce dans le cœur des gourous et commentateurs les plus en vue sur la scène médiatique. Du coup, colloques et rencontres se multiplient, attirant l’attention des journalistes, lesquels publient articles après articles sur le sujet, ce qui n’est pas sans attirer l’attention des investisseurs, des acteurs privés, sans oublier les institutionnels, promesse d’une manne à venir qui peut ne pas être négligeable. Dans cette nouvelle donne, le Web indépendant "contestataire" risque fort d’être laissé sur le bord de la route, précisément parce qu’il conteste, ou bien ceux qui appréhendent Internet comme un marché, ou bien le gouvernement pour la manière dont il a mis en place ces dernières années une législation très critiquée.

Mais ce n’est pas tout ; car à l’intérieur même du Web contestataire, de composition très disparate on l’a dit, les coups pleuvent eux aussi. Principale cible, le collectif Gitoyen qui fit l’objet récemment d’un article de presse très remarqué dans le microcosme. Gitoyen est l’aboutissement d’un long processus qui a poussé un certain nombre d’acteurs du Web indépendant à chercher à se doter de structures économiques leur permettant de ne pas avoir à recourir aux habituels prestataires de services commerciaux. Valentin Lacambre, que l’on pourrait qualifier d’ « entrepreneur engagé » en est une figure emblématique depuis la réussite puis l’arrêt brutal pour raisons économico-politiques de son service d’hébergement Altern. Associé à Laurent Chemla, il a en effet lancé en 1999 un service d’enregistrement de noms de domaine à bas coût, Gandi, qui fut un tel succès qu’il permet aujourd’hui aux deux compères d’investir d’autres projets complémentaires, au premier rang desquels Gitoyen, en attendant un véritable magazine alternatif. Gitoyen est un mot-valise, contraction de GIE (Groupement d’intérêt économique) et de citoyen qui dit à lui seul l’ambigüité mais aussi le défi qu’il représente. Se proposant de fournir des accès haut débit à prix coûtant, Gitoyen qui regroupe plusieurs acteurs "alternatifs", représente à lui tout seul une stratégie originale : se positionner comme un acteur à la fois commercial et militant, en tentant de dépasser l’alternative traditionnelle à l’action politique en France : l’argent d’un côté, la conscience de l’autre.

- "Agir, ne pas gémir"

Extérieurement, Gitoyen peut fort bien être appréhendé comme une forme de "commerce éthique", fort à la mode lui aussi, sauf que c’est exactement l’inverse : un militantisme armé et agressif qui a fait sien le vieux slogan écolo des années 70 : "Ne pas gémir mais agir". Une logique que refusent catégoriquement certains militants méfiants à l’égard d’une forme d’action qui sort des sentiers battus du militantisme traditionnel (pétitions, protestation, sensibilisation). A bien des égards, le billet publié par l’un d’eux, un militant de l’association IRIS, billet intitulé « Artifices et maléfices : l’argent de la Cause » et qui descend en flamme tout ce qui vient d’être évoqué représente un bon remake des Mains sales et de l’éternel débat qui oppose les belles âmes impuissantes aux partisans du compromis tournant parfois à la compromission.

Internet et les Nouvelles Technologies n’est pas le premier domaine d’action du militantisme à connaître ce type de dilemme. Il est le simple signe d’une crise de maturité que connaît un jeune secteur associatif brutalement placé sous les feux de l’actualité. Ce qui est plus étonnant tout de même, et finalement un peu inquiétant, ce sont les termes dans lesquels le débat s’est engagé, basé sur des attaques voilées et personnelles, non argumentées pour la plupart et déclenchant des réaction outrées et se réfugiant derrière l’argument d’autorité. C’est un peu dommage quand on garde à l’esprit l’impact encore quasiment négligeable d’une mouvance ultra-spécialisée, totalement inconnue du grand public et manifestement incapable d’aller vers lui pour étendre la conscience politique d’utilisateurs laissés pour compte de ces débats

Messages

  • « C’est un peu dommage quand on garde à l’esprit l’impact encore quasiment négligeable d’une mouvance ultra-spécialisée, totalement inconnue du grand public et manifestement incapable d’aller vers lui pour étendre la conscience politique d’utilisateurs laissés pour compte de ces débats »

    La fin de l’article reproduite ici volontairement donne une idée de ce qu’il faut justement faire pour avancer vers une solution définitive et viable.

    Les problèmes juridiques liés tant aux formes de structures qu’aux types d’activités reviennent en surface et doivent être revisités.

    Il faut en plus dépasser le simple cadre de l’association pour envisager d’autres façons d’inter-agir dans le domaine du social. Au-delà de toute hypocrisie... Un concept fait fureur ces dernières années Outre-Manche : Entrepreneur du Social. Il est tout à lui seul révélateur !!!

    1) Cadre juridique des activités économiques (orientées vers du social)

    2)Formes juridiques des organisations à dans lequelles ces activités sont menées
    3) Culture

    Voilà les trois (3) domaines à revisiter et d’où doit jaillir une solution réelle, viable et fiable à la fois.

    Laurent Owona
    Expert en TIC pour le Développement
    Consultant Associé Famex
    famex@voila.fr